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Un dramaturge au bout du rouleau reçoit une journaliste pour une interview qui pourrait relancer sa carrière. Mais au théâtre les apparences sont parfois trompeuses...

ISBN 979-10-90908-99-4
Octobre 2016

56 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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Un salon en désordre. Un homme (ou une femme) somnole dans un fauteuil. Le téléphone sonne, le sortant de sa torpeur. Il décroche comme un somnambule.

Auteur (peu aimable) – Allô ! (Sans prendre le temps d’écouter) Vous allez me dire que le rendez-vous est annulé, c’est ça ? (Reprenant un peu ses esprits) Le Crédit Mutuel ? (Se radoucissant) Ah pardon, non parce que j’attends un journaliste qui doit m’interviewer et... Oui, je sais, un petit découvert, j’ai vu ça... Un gros ? Disons un moyen, alors... Bon, on ne va pas jouer sur les mots, non plus... Ne vous inquiétez pas, je m’apprêtais justement à sortir pour aller déposer un chèque que je viens de recevoir... Une avance pour l’écriture de ma prochaine pièce, oui... Vous allez au théâtre de temps en temps ? Non bien sûr, ce n’est pas le sujet... Écoutez, la ligne n’est pas très bonne... Ah, je crois que j’ai entendu sonner, ça doit être mon journaliste... Oui, c’est ça, je vous rappelle... Ah, là je ne vous entends plus du tout... Je vais vraiment être obligé de raccrocher...

L’auteur raccroche et soupire. Il émerge lentement, un peu dans le coltard, et se lève. Son allure et sa tenue sont assez désordonnées. Cette fois, on entend bien une sonnette. Il hésite un moment. Il se regarde dans une glace, remet un peu d’ordre dans ses vêtements, et se passe un coup de peigne. Nouveau coup de sonnette.

Auteur – Oui, oui, c’est bon, j’arrive...

Il se décide à aller ouvrir, et revient un instant après suivi d’une femme (ou d’un homme), plus jeune, habillée de façon plus moderne, et l’air beaucoup plus en forme.

Visiteuse – Merci de me recevoir, Monsieur Doutreligne.

Auteur – Dentreligne.

Un peu surprise par le désordre du lieu.

Visiteuse – Pardon ?

Auteur – Pas Doutreligne. Dentreligne. Charles Dentreligne. C’est mon nom. Je pensais que vous saviez au moins ça...

Visiteuse – Bien sûr, excusez-moi. C’est un pseudo, j’imagine ?

Auteur – Non, pourquoi ?

Visiteuse – Ah je ne sais pas... Dentreligne, pour un écrivain... Dans ce cas, si je peux me permettre, c’est un nom prédestiné.

Auteur – Quand je choisirai un pseudo, je prendrai Doutretombe. Au moins, je suis sûr que mes Mémoires se vendront bien.

Visiteuse – Ah oui... (Jetant un regard inquiet vers l’auteur) Je ne vous réveille pas, au moins...

Auteur – Me réveiller ? Mais pas du tout ! Qu’est-ce qui vous fait penser que vous pourriez me réveiller ?

Visiteuse – Ah je ne sais pas, je...

Auteur – D’ailleurs il est quelle heure ?

Visiteuse – Je suis désolée, je n’ai pas de montre.

Auteur – C’est sûrement pour ça que vous êtes en retard.

Visiteuse – En retard ? Mais... vous ne savez même pas quelle heure il est...

Auteur – Vous n’êtes pas journaliste pour rien, vous... Vous avez réponse à tout. Bon, alors on la fait, cette interview, oui ou non ? Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Visiteuse (entre ses dents) – Si vous le dites...

Auteur – Pardon ?

Visiteuse – Non, je disais... Oui, allons-y ! On est là pour ça, non ?

Auteur – D’ailleurs, vous avez de la chance. Je n’accorde jamais d’interview.

Visiteuse – On vous en demande souvent ?

Auteur – Moins maintenant, c’est vrai. Mais... à l’époque où on m’en demandait, je refusais aussi.

Visiteuse – D’accord...

Auteur – Vous êtes de celles qui pensent que la vertu des femmes est inversement proportionnelle à leur sex appeal, c’est ça ?

Visiteuse – Pas du tout... Enfin si, mais... Ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer...

Auteur – Qu’est-ce que vous vouliez insinuer, alors ?

Visiteuse – Mais rien du tout...

Auteur – Si ! Vous avez dit   : ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer. C’est donc que vous vouliez insinuer quelque chose !

Visiteuse – Je me suis mal exprimée, c’est tout.

Auteur – Une journaliste qui s’exprime mal, ça m’a l’air bien parti, tout ça...

Visiteuse – Excusez-moi.

Auteur – Alors pourquoi vous me posez cette question ?

Visiteuse – Quelle question ?

Auteur – Vous m’avez demandé si on me demandait encore beaucoup d’interviews.

Visiteuse – Je ne sais pas... Je suis là pour vous poser des questions... C’est le principe d’une interview, non ?

Auteur – Des vraies questions, oui... Pas des questions à la con.

Visiteuse – Vous voulez dire des questions de journalistes, sans doute.

Auteur – Je déteste les journalistes...

Visiteuse – En général, les gens connus détestent les journalistes...

Auteur – Oui, on se demande pourquoi...

Visiteuse – C’est pourtant grâce aux journaux que les inconnus sortent un jour de l’anonymat...

Auteur – C’est un point de vue.

Visiteuse – Un point de vue de journaliste.

Auteur – Ce sont aussi les gens connus qui font vendre les journaux.

Visiteuse – Tout à fait, le rôle des journaux est aussi de parler des gens connus... Pour qu’on ne les oublie pas...

Auteur – Vous êtes venue me voir pour parler de la société du spectacle ou pour me poser des questions sur mon œuvre ?

Visiteuse – J’y viens, rassurez-vous. (Jetant un regard sur la pièce) Je peux m’asseoir ?

Auteur – Allez-y, je vous en prie...

Visiteuse – Merci...

Elle s’assied. Silence gêné. Il se reprend un peu.

Auteur Excusez-moi, on est parti sur un mauvais pied, tous les deux.

Visiteuse – Aucun problème, je vous assure...

Auteur – Je n’ai plus trop l’habitude de voir du monde, c’est vrai. Je suis devenu un peu ours, je crois...

Visiteuse – Ne vous excusez pas, c’est normal... Je débarque comme ça, chez vous...

Auteur – Vous voulez quelque chose ?

Visiteuse – Oui... En fait, j’aurais aimé vous poser quelques questions.

Auteur – Je voulais dire quelque chose à boire.

Visiteuse – Ah oui, pardon... Eh bien... Je n’aurais rien contre un café.

Auteur – Je n’ai plus de café. Enfin, j’ai du café, mais je n’ai plus de cafetière. Elle est tombée en panne il y a... déjà pas mal de temps. J’ai continué à faire du café pendant quelques mois, en faisant chauffer l’eau dans une casserole, et en me servant d’un Kleenex comme filtre. Et puis quand je suis tombé en panne de Kleenex, j’ai décidé de me passer de café.

Visiteuse – Ce n’est pas grave, ne vous dérangez pas.

Auteur – Je peux vous faire une tisane, si vous voulez. Camomille ? Je vous préviens, je n’ai pas de sucre.

Visiteuse – C’est très tentant mais... Merci, ça ira.

Auteur – Bon... Dans ce cas, je vous écoute...

Visiteuse – Très bien, alors... Ma première question sera... est-ce que vous écrivez à la main, ou avec un ordinateur ?

L’auteur reste un moment interloqué.

Auteur – Pardon mais... je n’ai pas très bien compris. Vous travaillez pour quel journal, exactement ?

Visiteuse – C’est-à-dire que... ce n’est pas exactement un journal. Je veux dire, pas un journal sur papier, comme le Figaro Littéraire, par exemple.

Auteur – Le Figaro Littéraire ?

Visiteuse – C’est plutôt... une revue numérique, comme on dit aujourd’hui.

Auteur – Je vois, un site internet, quoi...

Visiteuse – Disons... un web magazine. Vivre Théâtre.

Auteur – Vivre Théâtre ?

Visiteuse – C’est le nom du magazine. Vous n’aimez pas ?

Auteur – Si, si... Ça fait un peu revue pour les seniors, mais bon... Il n’y a plus que les vieux qui vont au théâtre, de toute façon.

Visiteuse – D’accord...

Auteur – Vivre Théâtre... Malheureusement, peu de gens arrivent encore à en vivre du théâtre, vous savez...

Visiteuse – Le but de notre publication est justement de mettre en lumière les auteurs contemporains. Cet entretien permettra à nos lecteurs de mieux vous connaître. En tant que dramaturge, en tout cas...

Auteur – Je vois. Et donc, votre première question, c’est... est-ce que j’écris avec un stylo ou avec un ordinateur ?

Visiteuse – Voilà.

Auteur – C’est une question qui doit tarauder vos lecteurs, je m’en doute.

Visiteuse – Alors ?

Auteur – Alors ? Comme vous devez vous en douter en raison de mon grand âge, à mes débuts, j’écrivais au stylo. On venait tout juste d’inventer l’imprimerie, alors l’ordinateur, vous pensez bien.

Visiteuse – Bien sûr.

Auteur – Je me souviens... C’était un stylo à encre Mont Blanc que ma marraine m’avait offert pour ma première communion. Avec une plume en plaqué or. J’y étais très attaché.

Visiteuse – D’accord. Un sorte... d’objet transitionnel, en quelque sorte.

Auteur – Voilà... Un substitut de la mère, si vous préférez. Vous savez, l’écriture, c’est aussi une psychanalyse.

Visiteuse – Ah oui...

Auteur – C’est tout aussi inefficace, mais au lieu de dépenser de l’argent, en principe, on peut toujours espérer en gagner un peu.

Visiteuse – Je vois...

Auteur – Je sais... À me voir dans cet état, vous vous dites que mon analyse, en effet, ça n’a pas dû très bien marcher...

Visiteuse – Ah non, mais pas du tout...

Auteur – Vous trouvez que j’ai l’air tout à fait épanoui ?

Visiteuse – Épanoui, ce n’est peut-être pas le premier mot qui me serait venu à l’esprit, mais... Et après ?

Auteur – Après, le stylo est tombé en panne.

Visiteuse – Comme la cafetière.

Auteur – Voilà. Alors avec les droits d’auteur que j’ai touchés sur ma première pièce, je me suis acheté une machine à écrire, comme celles qu’on voit dans les vieux films en noir et blanc. Vous avez vu Sunset Boulevard ?

Visiteuse – Oui, peut-être, enfin... Il y a longtemps, je crois...

Auteur – Hélas, je n’ai pas réussi à trouver une star déchue pour m’entretenir, en échange de l’écriture d’un scénario.

Visiteuse – En tout cas, c’est très romanesque... Vous l’avez encore, cette machine à écrire ?

Auteur – Elle a fini par tomber en panne, elle aussi.

Visiteuse – Ah mince...

Auteur – Alors j’ai acheté une des premières machines à écrire électriques... C’était révolutionnaire, à l’époque, vous savez ? Il y avait un petit écran, comme sur un ordinateur, mais avec deux ou trois lignes seulement. On pouvait quand même faire quelques corrections avant la frappe définitive. Ça permettait déjà d’économiser pas mal d’encre et de papier. Je l’ai gardée quelques années, et puis...

Visiteuse – La machine électrique est tombée en panne, et vous avez acheté un Mac.

Auteur – Non, après c’est moi qui suis tombé en panne, et j’ai acheté un nègre.

Visiteuse – Un nègre ? Vous voulez dire...

Auteur – C’est lui qui se servait de l’ordinateur. Au début je lui dictais un peu, évidemment. Et puis très vite, il s’est mis à écrire tout seul.

Visiteuse – L’ordinateur ?

Auteur – Le nègre !

Visiteuse – Tiens donc.

Auteur – Il était très doué, vous savez.

Visiteuse – Je vois.

Auteur – Vous connaissez la phrase de Buffon : le style, c’est l’homme.

Visiteuse – Oui, enfin...

Auteur – Et bien ce nègre-là, c’était tout à fait mon style.

Visiteuse – Ah oui.

Auteur – C’était un suédois.

Visiteuse – Qui   ça ?

Auteur – Mon nègre !

Visiteuse – Ah oui, pardon...

Auteur – Vous me posez une question et... j’ai l’impression que ça ne vous intéresse pas ce que je vous raconte ?

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