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Laisser les clefs de son appartement à un ami pendant le mois d'août pour qu'il nourrisse les poissons rouges, c'est banal. Mais lorsque cet ami est un peu fantasque, et que chacun a des choses à cacher, cela peut vite entraîner une cascade de rebondissements inattendus. Surtout lorsque la Wallonie choisit ce jour-là pour déclarer son indépendance...

ISBN 979-10-90908-96-3

Octobre 2016

56 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

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Le salon d'un appartement bobo. Au-dessus de la cheminée, un tableau de Picasso, variation autour du Déjeuner sur l'Herbe de Manet. Sur un guéridon, un bocal avec quatre poissons rouges. Sur des étagères, des plantes vertes à l'agonie. La radio diffuse de la musique classique, bientôt interrompue par la voix d'un speaker.

Speaker - Nous interrompons un instant ce programme musical pour rappeler à nos auditeurs l'information qui, depuis ce matin, fait trembler l'Europe et le monde. Pour ceux qui auraient passé les dernières 24 heures sur une île déserte et qui allumeraient seulement leur radio, voici donc le contenu de la dépêche qui est parvenue dans la nuit à notre rédaction : prenant de court toute la communauté internationale en cette période de trêve estivale, la Wallonie vient de déclarer son indépendance, tout en affirmant son intention d'abandonner l'Euro pour revenir au Franc Belge. La Flandre est sur le pied de guerre. Et le Luxembourg masserait des troupes à ses frontières. Nous vous tiendrons bien sûr informés heure par heure de l'évolution de cette crise, dont il est difficile de prévoir pour l'instant si elle restera dans l'histoire comme le tsunami qui ravagea l'Europe... ou une simple tempête dans un bocal.

Retour à la musique de circonstances. Jérôme, trentenaire façon golden boy (costume sur chemise blanche sans cravate), entre dans son appartement, suivi de Vincent, même âge, look profession libérale en vacances (polo Lacoste, jean bien repassé et mocassins).

Vincent (entendant la musique) - Il y a quelqu'un chez toi ?

Jérôme - Non.

Vincent - J'avais peur de tomber sur une de tes maîtresses. Comme Delphine n'est pas là pendant un mois...

Jérôme - Aucun risque. En matière d'adultère, j'ai deux principes : jamais avec les amies de ma femme et jamais au domicile conjugal !

Vincent - Et ça marche ?

Jérôme - Jusque là pas trop mal... De toute façon, en ce moment, je me tiens à carreaux. Ce n'est vraiment pas le moment... (Jérôme éteint la radio). C'est Delphine qui a dû la laisser allumée quand on est parti pour La Baule il y a une semaine. Pour les poissons rouges...

Vincent - Pour les tenir informés de l'actualité internationale ?

Jérôme - Elle dit que sinon, ils se sentent seuls et ils dépriment... Moi, c'est ce que j'entends à la radio depuis ce matin, qui me déprime...

Vincent - C'est si grave que ça ?

Jérôme - On ne va sans doute pas vers la troisième guerre mondiale, c'est sûr, mais pour les affaires, ce n'est pas bon du tout.

Vincent - Alors c'est pour ça que tu es rentré de vacances en catastrophe, sans Delphine.

Jérôme - Le CAC 40 a perdu 2000 points en une seule séance, tu te rends compte ? J'ai essayé de limiter les dégâts, mais pour l'instant... Il faut faire le dos rond, comme on dit. Il n'y a plus qu'à attendre la clôture de Wall Street...

Vincent - C'est à peine croyable, quand même ! Les Wallons qui déclarent leur indépendance...

Jérôme - Le retour au Franc Belge...

Vincent - D'ici à ce qu'ils décident de recoloniser le Congo... Ça ressemble à une histoire belge non ? Tu es sûr que ce n'est pas un poisson d'avril, au moins ?

Jérôme (sinistre) - On est au moins d'août, malheureusement...

Vincent - Bon, d'un autre côté, ce n'est pas comme si c'était ton argent.

Jérôme - C'est celui de mes clients... Ils sont en droit de me demander des comptes... La relation entre un gérant de patrimoine et son client, c'est un peu comme une relation de couple. Un mari avec sa femme...

Vincent (ironique) - Ah ouais...?

Jérôme - Bon, une pute avec son mac, si tu préfères. On marche à la confiance... D'ailleurs je gère aussi l'argent de Delphine... À la mort de son père, elle a touché un bon paquet. On ne pouvait pas laisser tout ce fric dormir sur un livret de Caisse d'Épargne...

Vincent - Ah, ouais...

Jérôme (pour changer de sujet) - Bon, allez, on va quand même boire un coup. Ça me changera les idées. Et merci d'avoir sacrifié ta soirée pour me tenir compagnie.

Vincent - Les amis, c'est fait pour ça, non ? Et puis tu sais, Neuilly, au mois d'août. C'est plutôt calme...

Jérôme - Alors pourquoi tu n'es pas parti en vacances comme tout le monde ?

Vincent - Je suis de garde à la pharmacie. Il fallait bien que ça tombe sur moi un jour ou l'autre... Mais ça ne me dérange pas. Les vacances tout seul... Plus de femme, pas d'enfants...

Jérôme (taquin) - Pas de maîtresse ? Pourtant un beau gosse comme toi. Disponible, en mesure de délivrer n'importe quel coupe-faim ou antidépresseur sans ordonnance... Tu dois être très sollicité par ces dames, à la pharmacie, non ? À moins qu'elles te demandent plutôt un poison discret pour se débarrasser de leurs maris...

Vincent (embarrassé) - Tu n'avais pas parlé de prendre l'apéro ?

Jérôme - Qu'est-ce que je te sers ?

Vincent - Un pastis. Avec beaucoup d'eau. Il fait une de ces chaleurs...

Pendant que Jérôme sort les verres et les bouteilles, Vincent s'arrête devant un bac à fleurs.

Vincent - Tes plantes vertes aussi, elles ont l'air d'avoir soif...

Jérôme - J'ai laissé les clefs à Thomas pour qu'il vienne les arroser et donner à manger aux poissons, mais tu sais comment il est...

Vincent (amusé) - Thomas...

Jérôme - Tu l'as vu récemment ?

Vincent - Ça doit faire trois mois. Depuis qu'il m'a emprunté 1000 euros. Pour quinze jours, soit disant...

Jérôme - L'avantage, avec les pauvres, c'est qu'ils ne partent jamais en vacances. Des fois ça peut rendre service. (Regardant les plantes à moitié desséchées) Mais Thomas... On ne peut vraiment pas compter sur lui.

Vincent - Il a dû se barrer en vacances avec mon fric au lieu de payer ses loyers en retard.

Jérôme - Tu crois vraiment qu'on peut partir en vacances quelque part avec 1000 euros ?

Jérôme remplit les verres. Vincent se plante devant le tableau accroché au dessus de la cheminée.

Vincent - Au moins, ton Picasso est toujours là... Moi, si j'étais toi, je ne suis pas sûr que je lui aurais laissé mes clefs... Qu'est-ce qu'il fait en ce moment ?

Jérôme - Il est toujours comédien. Au chômage...

Vincent - C'est presque un pléonasme.

Jérôme - Ah, il est bien gentil... Il n'a pas de chance, c'est tout. Tu te souviens, il y a trois ans, quand il était parti passer la journée à Dieppe, et qu'il s'était fait piquer sa voiture sur la plage ?

Vincent - Si on pouvait appeler ça une voiture... Il n'y avait presque plus aucune pièce d'origine. Si les flics l'avaient retrouvée, ils n'auraient pas pu déterminer de quelle marque elle était exactement.

Jérôme - Il a dû se la faire braquer par un malvoyant...

Vincent - Avec toutes ses fringues à l'intérieur.

Jérôme - Et tous ses papiers !

Vincent - Quand on est allé le rechercher à deux heures du matin, il était en slip sur la plage, complètement gelé. J'ai cru qu'on allait devoir appeler le SAMU pour le réanimer.

Jérôme - Au lieu de ça, je lui ai fait ingurgiter une demi bouteille de whisky, histoire de le réchauffer. Qu'est-ce qu'on a pu se marrer...

Vincent - Tu parles ! Il a gerbé partout dans ma Mercedes, un cauchemar. J'ai mis des mois à me débarrasser de cette odeur. Des fois, je me demande si ce n'est pas pour ça que ma femme m'a quitté...

Jérôme - Sacré Thomas... Avoue qu'il nous fait bien rire, quand même... Ça vaut bien 1000 euros de temps en temps, non ?

Vincent - C'est sûr qu'il a un gros potentiel comique. Il n'y a que quand il monte sur les planches au théâtre pour jouer la comédie qu'il n'est pas drôle.

Jérôme - Tu te souviens de sa dernière pièce ?

Vincent - Pas très bien. Je me suis endormi à la fin du premier acte...

Jérôme - On ne pouvait même pas se barrer. On n'était que deux dans la salle.

Vincent - Oh, putain... J'espère que ce n'est pas pour monter une nouvelle pièce qu'il m'a tapé ces mille euros...

Jérôme (horrifié) - Non...?

Vincent - Je propose qu'on se cotise tous les deux, et qu'on lui en file deux mille d'un coup pour qu'il arrête de jouer.

Jérôme - Si on était sûr qu'il le fasse, encore... (Ils boivent une gorgée de leurs verres respectifs) Et la fois où tu lui avais fait tester ce médicament expérimental pour un labo pharmaceutique...

Vincent - Supposé soigner la lèpre...

Jérôme - Il avait refilé le tuyau à une de ses copines désargentée du Cours Florent...

Vincent - Cette fois là, au moins, il avait eu du bol. Il était tombé sur le placebo. Elle, en revanche, le lendemain, elle n'avait plus un poil sur le caillou, et elle était couverte de boutons...

Jérôme - Tu avais juste oublié de leur parler des effets secondaires...

Vincent - La fille est venue faire un scandale à la pharmacie... Il paraît que la semaine d'après, elle avait un casting très important pour un premier rôle dans un film...

Jérôme - Tu lui as peut-être fait rater le rôle de sa vie !

Vincent - Bon, c'était quand même payé 300 euros.

Jérôme - Comment elle s'appelait, déjà ?

Vincent - Je ne sais plus... On l'avait surnommée Clafoutis...

Jérôme - C'était il y a six mois, non ? On ne l'a plus jamais revue, la pauvre...

Vincent - Elle ne doit plus oser sortir de chez elle... (Il se tourne vers le bocal) Dis donc, ils font la gueule aussi, tes poissons rouges. Apparemment, Thomas ne leur a pas donné à bouffer non plus. Ils ont l'air d'avoir faim.

Jérôme - À quoi tu vois ça ?

Vincent - Ben on dirait que le quatrième essaie de bouffer les trois autres...

Jérôme s'approche et regarde le bocal avec étonnement.

Jérôme - C'est bizarre... J'aurais juré qu'il n'y avait que trois poissons en tout quand on est parti...

Vincent - Ça m'étonnerait qu'il soit entré par effraction. On verrait au moins une fêlure sur le bocal...

Jérôme - Ah, ouais, je me souviens... Deux mâles et une femelle.

Vincent - Je ne savais même pas que ça avait un sexe, un poisson rouge. À quoi tu vois qu'il y a deux mâles et une femelle ?

Jérôme - C'est le vendeur qui l'a dit à Delphine. On a l'a cru sur parole. D'ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi Delphine avait pris deux mâles pour une femelle. Je ne sais pas si c'est très partouzeur, un poisson rouge...

Vincent - Ils ont peut-être fait des petits...

Jérôme - Et c'est le rejeton qui essaie de bouffer ses deux pères pour s'envoyer sa mère...

Vincent - C'est très freudien.

Jérôme - Tu crois que le complexe d'?dipe, ça marche aussi pour les poissons rouges ?

Vincent - Ça supposerait que les poissons rouges ont un inconscient... Donc une conscience...

Jérôme - Ça m'étonnerait, il paraît que ça n'a pas de mémoire, un poisson rouge.

Vincent - Pas de mémoire ?

Jérôme - Pas plus de trois secondes, à ce qu'on dit... Moins qu'un four à micro-onde, en tout cas...

Vincent - Trois secondes, t'imagines...

Jérôme - Tu ne t'ennuies jamais...

Vincent - Et surtout tu n'as jamais de remords...

Ils regardent encore un instant le bocal, fascinés.

Jérôme - Ou alors c'est le cocu qui essaie de se venger des amants adultères et de supprimer la trace du délit...

Vincent lui lance un regard discrètement mal à l'aise.

Vincent - Là on serait en plein boulevard...

Jérôme - On ne soupçonnerait pas toutes les horreurs qu'il peut se passer dans un simple bocal à poissons rouges. (Jérôme trinque avec Vincent) Allez, à tes amours... Alors tu ne veux vraiment pas me dire ?

Vincent - Dire quoi ?

Jérôme - C'est qui ?

Vincent - C'est qui qui ?

Jérôme - Ne me dis pas que depuis ton divorce, tu fais ceinture ?

Vincent - Je n'ai pas dit ça.

Jérôme - Alors raconte, quoi ? Tu n'as pas toujours été aussi discret sur tes prouesses sexuelles, hein ? Même du temps où tu étais marié, j'ai eu droit au détail de toutes tes conquêtes extraconjugales ! Quand est-ce que tu nous la présentes ?

Vincent - Nous ?

Jérôme - À Delphine et à moi !

Vincent - C'est-à-dire que... c'est un peu délicat.

Jérôme - Ah, d'accord... C'est elle qui est mariée ! Mais tu me connais, je suis muet comme une tombe ! C'est une copine de Delphine, c'est ça ?

Vincent - Tu ne la connais pas. C'est... C'est une cliente de la pharmacie.

Jérôme - Au moins, rien qu'en regardant ses ordonnances, tu sais si elle n'a pas de maladies sexuellement transmissibles et si elle prend bien la pilule. Mignonne ? (Changeant de piste) Majeure ?

Vincent - Non, je te jure, je n'ai vraiment pas envie d'en parler maintenant.

Jérôme - C'est sérieux, alors... Les seules femmes dont on n'ait jamais parlé entre nous sur le plan cul, c'est celles qu'on a épousées...

Vincent semble pressé de changer de sujet, et lève son verre à nouveau.

Vincent - Allez, à tes affaires... Les bourses, ça va ça vient, non ? C'est pas parce que là, il y a un coup de mou... Ça finira bien par remonter.

Jérôme prend la balle au bond, avec une idée en tête.

Jérôme - C'est certain... Je dirais même que cette crise, tu vois, c'est une opportunité extraordinaire pour des investisseurs avisés qui voudraient entrer en bourse dans des conditions exceptionnellement avantageuses.

Vincent - C'est le baratin que tu sers aux clients que tu viens de ruiner...?

Jérôme - C'est quand le marché est bas qu'il faut investir ! Les fondamentaux sont bons. Ça ne peut que remonter, tu as raison.

Vincent (méfiant) - Mmm...

Jérôme - Franchement, si tu as de l'argent à placer, disons sur le moyen terme, c'est le moment de foncer. Demain il sera peut-être trop tard. Je peux m'en occuper, si tu veux...

Vincent n'a pas l'air chaud.

Jérôme - Tu l'as dit toi-même : entre un gérant de patrimoine et son client, c'est une question de confiance... Je te connais trop... Enfin, je veux dire... Entre des vieux amis comme nous, des histoires d'argent... Ce serait gênant, non...?

Jérôme - Tu peux doubler ta mise en quelques mois, hein ?

Vincent - Alors pourquoi tu n'y vas pas, toi ? Tiens, avec l'argent de ta femme, par exemple ! Tu dis que c'est quand le marché est au plus bas qu'il faut investir. C'est le moment ou jamais. On est en plein crack !

Jérôme - Malheureusement, j'ai déjà tout investi.

Vincent - Quand le marché était au plus haut...

Jérôme (soupirant) - Si tous les conseillers financiers pouvaient suivre les conseils avisés qu'ils donnent à leurs clients, ils seraient tous milliardaires... Au lieu de ramer comme des esclaves dans leur banque pour un salaire de misère...

Vincent - Ça va si mal que ça ?

Jérôme - Disons que... J'ai pris des risques... Calculés, mais des risques quand même... J'ai mis le paquet sur quelques start-up pleines d'avenir, avec des projets audacieux qui n'ont pas encore explosé.

Vincent - Genre ?

Jérôme - Il y en a une qui travaille à la mise au point d'un traitement révolutionnaire contre la calvitie, justement... C'est l'histoire du test expérimental sur cette pauvre fille qui m'a donné l'idée il y a six mois...

Vincent - Un shampoing contre la chute des cheveux ?

Jérôme - Une pilule qui les fait repousser !

Vincent (consterné) - Tu déconnes ?

Jérôme - Tu sais combien il y a de chauves dans le monde ? Tu te rends compte ? C'est un marché énorme ! (Revenant à la réalité) Évidemment, en cas de crise, ce genre de placements audacieux... ça ne joue pas vraiment le rôle de valeurs-refuge...

Vincent - Et tu en as acheté beaucoup ?

Jérôme - J'ai pratiquement racheté la boîte. Pour presque rien.

Vincent - Et aujourd'hui, ça vaut combien ?

Jérôme - Disons... rien. Mais je suis sûr qu'après la crise, ça va repartir très fort ! Ils sont sur le point d'aboutir, je te dis. Ils ont déjà testé le produit sur les aborigènes d'Australie, et là ils passent aux essais sur l'animal.

Vincent - Les aborigènes ?

Jérôme - Le siège de la boîte est à Sidney... Ils ont déjà réussi à faire repousser les poils d'une souris !

Vincent - Une chauve-souris ?

Jérôme - Une souris chauve, en tout cas... Si tu veux, je te cède la moitié des parts. (Vincent lui lance un regard consterné) Ok, je n'insiste pas... Mais tu viens peut-être de passer à côté de l'affaire du siècle...

Vincent - Tant pis pour moi. J'ai déjà raté les Emprunts Russes et Eurotunnel... Je suis plutôt pour les placements de père de famille, moi, tu vois... Le seul problème, c'est que je n'ai pas encore réussi à fonder une famille.

Jérôme - Ah... Qu'est-ce que tu veux, en amour aussi, la fortune sourit aux audacieux.

Vincent - Non, franchement, je préfère vendre des antidépresseurs à tous ceux à qui la fortune ne sourira jamais. C'est moins rapide et moins glorieux, comme moyen de faire fortune, mais c'est plus sûr crois-moi... (Justement, Jérôme avale un cachet genre Prozac avec son apéro) Tu devrais quand même y aller mollo sur le Prozac. Avec l'alcool, ce n'est pas très recommandé...

Jérôme - Quand on est au fond de la piscine, on ne peut que remonter, non ?

Vincent, un peu emmerdé, essaie de rassurer son ami.

Vincent (désignant le tableau) - Au pire, tu pourras toujours revendre ton Picasso. C'est vrai que ce n'est pas très décoratif dans une salle à manger, mais ça doit valoir une pincée aujourd'hui, non ?

Mais Jérôme ne semble pas rassuré.

Jérôme - Lui aussi, il appartient à Delphine. Et elle y tient beaucoup. Ça lui vient de ses parents. À l'époque, ils l'ont acheté pour une bouchée de pain... J'aurais mieux fait d'investir dans la peinture, moi, tiens...

Vincent - Il y a aussi des croûtes qui ne prennent jamais de valeur.

Le portable de Vincent sonne. Il regarde l'écran et, en voyant s'afficher le numéro, hésite visiblement à répondre.

Jérôme - Tu ne réponds pas ? (Vincent a l'air un peu emmerdé) Ah, d'accord... C'est elle ! Ok, je te laisse. Je vais chercher des glaçons. Il est un peu chaud, ce pastis, non ?

Jérôme disparaît avec un air entendu. Vincent se résigne à répondre.

Vincent - Oui, Delphine... Écoute, tu tombes mal là. Je suis avec lui justement... Avec Jérôme, ton mari ! Oui, ben il m'a appelé, et je n'ai pas pu refuser... En plein mois d'août, ce n'est pas très évident de prétendre qu'on est surbooké... Et puis je te rappelle que c'était mon meilleur ami avant que tu ne deviennes ma maîtresse... Ce soir ? Ah, tu es déjà sur le périph ? Si, si, ça me fait plaisir, bien sûr, mais je croyais que tu devais rester avec ta mère à La Baule... (Tendre) Oui, je sais, moi aussi... (Embarrassé) Delphine...? J'ai eu les résultats pour ta prise de sang... C'est positif... Ben, ça veut dire que tu es vraiment enceinte... De qui ? Attends, ce n'est qu'une prise de sang, pas un test de paternité... Oui, je sais que tu prends la pilule, c'est moi qui te la délivre... Celui-là a dû passer entre les mailles du filet... (Jérôme revient avec les glaçons) Écoute, je ne vais pas pouvoir te parler longtemps...

Jérôme (amusé) - Tu peux aller dans la chambre, si tu veux, tu seras plus tranquille... Tu connais le chemin ?

Vincent - Oui, oui, bien sûr... (Se reprenant) Enfin, je veux dire, je crois que je vais trouver.

Jérôme affiche un sourire indulgent et rallume la radio.

Speaker - D'âpres combats se dérouleraient actuellement autour du Palais Royal à Bruxelles. Les deux parties s'affrontent pour savoir qui de la Flandre ou de la Wallonie gardera le roi des Belges... (Jérôme soupire avec un air inquiet tout en resservant deux verres avec les glaçons qu'il vient d'apporter) Enfin, je vous rappelle que la bourse de New York vient tout juste d'ouvrir en très forte baisse, la perspective d'un éclatement de l'Europe et d'une disparition de l'Euro semblant visiblement inquiéter au plus haut point les investisseurs...

Jérôme préfère éteindre la radio. Toujours très préoccupé, il arrose les plantes.

Jérôme - C'est vrai qu'elles avaient soif... (Il s'approche ensuite du bocal à poissons rouges) Ah, oui, il y en a bien quatre... D'où il sort, celui-là...? C'est vrai qu'il a l'air agressif, dis donc... Et si je leur filais un demi Prozac pour les calmer un peu...

Jérôme donne à manger aux poissons. Vincent revient, avec une mine à la fois étonnée et ironique.

Vincent - C'est qui cette morue ?

Jérôme - Je n'en ai aucune idée... Je t'assure que quand je suis parti, elle n'était pas là ! D'ailleurs, comment tu sais que c'est une femelle ?

Vincent - Ben, même à travers la vitre, et avec la buée, ça se voit un peu, non ?

Jérôme (regardant le bocal) - Tu trouves ? Eh ben dis donc, tu as l'?il, parce que moi, je ne vois rien du tout.

Vincent - C'est ça, fous-toi de ma gueule.

Jérôme - Pourtant, c'est un verre grossissant...

Vincent (largué) - Mais de quoi tu me parles ?

Jérôme - Ben du poisson là, celui qui squatte dans mon bocal !

Vincent - Je parle de la fille que j'ai aperçue à travers la vitre dans la cabine de douche de ta salle de bain.

Jérôme (largué) - Ma salle de bain...?

Vincent - Tu m'avais caché ça, dis donc...

Jérôme - Caché quoi ?

Vincent - Alors c'est pour ça que tu es rentré à Paris sans ta femme en plein mois d'août, en prétextant ce crash boursier ? Tu aurais pu trouver mieux quand même.

Jérôme - Hein ?

Vincent - Sacré Jérôme ! Et moi qui avais presque des scrupules... Mais tu devrais faire attention, tu sais. Et si ta femme rentrait à l'improviste et trouvait cette sirène à poil dans ta salle de bain ?

Jérôme - Une sirène à poils ?

Vincent - C'est ça, fais l'innocent. Et toi qui me disais : jamais au domicile conjugal ! Ne me dis pas en plus que c'est une copine de Delphine...

Air abasourdi de Jérôme.

Jérôme - Tu me fais marcher, là ?

Vincent - Tu n'es vraiment pas au courant qu'il y a une femme nue dans ta chambre. Et qui n'est forcément pas la tienne puisque... (Se reprenant) Puisque Delphine est encore à La Baule.

Jérôme - Non mais franchement, Vincent ! Si je voulais profiter de l'absence de Delphine ce soir pour voir ma maîtresse, tu crois que je t'aurais invité à prendre l'apéro ?

Vincent - Oui, ça se défend... Mais alors c'est qui, cette gonzesse ?

Jérôme - Je te jure que je n'en ai pas la moindre idée... Et tu es sûr que c'est une nana ? Ça pourrait être Thomas qui en profite pour prendre sa douche annuelle...

Vincent - Ah, ce n'est pas du tout la voix de Thomas.

Jérôme - Elle t'a parlé ?

Vincent - Elle chante !

Jérôme - Et qu'est-ce qu'elle chante ?

Vincent - Tu crois vraiment que c'est le problème, là, tout de suite ?

Jérôme - C'est vrai, tu as raison...

Vincent - Eh ben va voir !

Jérôme - J'y vais... (Il s'apprête à y aller puis se ravise) Mais tu te rends compte, il y a quelqu'un chez moi, et je ne sais pas qui c'est. Elle est peut-être dangereuse...

Vincent (ironique) - Dangereuse ? Une femme, nue sous la douche... Dangereuse comment ?

Jérôme - C'est peut-être une cambrioleuse.

Vincent - C'est ça, elle est venue pour voler ton Picasso, et elle en profite pour prendre une douche...

Jérôme - J'y vais...

Jérôme sort. Vincent prend une gorgée de pastis.

Vincent - Et si j'en profitais pour me barrer avant que Delphine arrive, moi ? (Mais Jérôme revient déjà, abasourdi) Alors ?

Jérôme - Tu as raison...

Vincent - Mais tu la connais ?

Jérôme - Elle est encore sous la douche... Je n'ai pas osé la déranger...

Vincent (goguenard) - Remarque, pour un homme, rentrer chez soi pendant que sa femme est en vacances chez sa mère, et trouver une inconnue toute nue sous la douche... Peut-être que si tu y retournes dans cinq minutes tu la retrouveras dans ton lit... Pour une fois, tu pourrais peut-être déroger à tes principes...

Mais la situation n'amuse pas vraiment Jérôme, qui a d'autres soucis.

Jérôme - Ce n'est pas une de vos blagues foireuses à Thomas et à toi ?

Vincent - Une blague ?

Jérôme - Tu es sûr que les mille euros, ce n'était pas pour payer une call girl et la mettre dans mon pieu histoire de tester mes principes ?

Vincent - Et comment je l'aurais fait rentrer ici, d'abord ?

Jérôme - Thomas avait les clefs. Mais il n'aurait jamais pu avoir une idée aussi perverse tout seul. Et surtout, il n'aurait jamais eu de quoi la financer...

Vincent - Mais je t'assure que...

Jérôme - Je te préviens, je ne trouve pas ça drôle du tout. Encore heureux que Delphine est à La Baule, parce qu'elle n'a pas vraiment le sens de l'humour pour ce genre de choses. Et pour moi, vu la merde dans laquelle je suis depuis ce matin, une procédure de divorce, c'est le dernier truc dont j'ai besoin en ce moment, tu vois...

Vincent - Je te jure sur la tête de Delphine que je ne suis pour rien là dedans, Jérôme. Maintenant, tu ferais mieux d'aller demander tout de suite à cette fille ce qu'elle fout chez toi.

Jérôme - Au point où on en est, autant attendre qu'elle ait fini de prendre sa douche...

Les deux amis réfléchissent un instant.

Vincent - Moi, je n'ai rien à voir dans cette histoire, mais Thomas...

Jérôme - Tu sais quelque chose ?

Vincent - Non, mais... Il avait tes clefs, c'est vrai. Il aurait pu profiter de ton absence pour utiliser ton appartement comme garçonnière...

Jérôme - Thomas ? On ne l'a jamais vu avec une nana ! À part avec Clafoutis ! Il est aussi sexué qu'un poisson rouge !

Vincent - Ça lui est peut-être venu d'un coup. Tiens, comme à tes poissons rouges. Tu m'as dit que jusque là, ils n'avaient jamais procréé. Là tu les laisses tous les trois pendant une semaine et quand tu reviens, il y en a un quatrième.

Jérôme - Oui... Mais eux, ils sont à trois dans un petit bocal. Ils n'ont pas vraiment le choix. Où est-ce que Thomas aurait pu dégotter une bombe pareille ?

Vincent - Peut-être en lui faisant croire que ce superbe appartement était à lui... D'ailleurs, comment tu sais que c'est une bombe ?

Jérôme - Je ne sais pas... J'imagine... Ça expliquerait pourquoi Thomas n'a pas eu le temps d'arroser les poissons rouges et de donner à manger aux plantes.

La fille débarque alors en petite tenue dans le salon. Elle pousse un cri strident en les apercevant.

Charlotte - Mais qu'est-ce que vous faites là ?

Jérôme - J'allais vous poser la même question. Mais je peux aussi appeler la police pour qu'elle vous le demande à ma place...

Charlotte - Je vais d'abord aller m'habiller, d'accord...

La fille disparaît. Perplexité de Jérôme et Vincent.

Vincent - Tu as raison, c'est une bombe !

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