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Sur le zinc d'un comptoir, à l'heure des bilans, une femme qui se dit auteur raconte à la patronne des séquences marquantes de son existence. Ces récits fantasmatiques prennent vie sur la scène dans la salle du bistrot.

ISBN 978-2-37705-026-0

Octobre 2016

58 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

Comédie à sketchs (2 ou 3 personnages par saynète)

 

 

 

 

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LIRE LE DÉBUT

Deux femmes arrivent dans un bistrot. Elles jettent un regard en direction de la salle et s’approchent avec quelques hésitations d’un comptoir derrière lequel la patronne se tient debout, impassible, en train d’essuyer des verres à pied.

Une - Qu’est-ce que tu prends ?

Deux - Je ne sais pas… Un petit ballon ?

Une - Rouge ? Blanc ?

Deux - Rouge…

Une - Deux ballons de rouge, s’il vous plaît.

Patronne - Bordeaux ? Côtes du Rhône ?

Une - Côtes du Rhône…

Patronne - Et deux côtelettes.

La patronne leur sert les deux ballons.

Une - On va peut-être aller s’asseoir, pendant qu’il y a encore des tables de libre…

Deux - Ok.

Les deux femmes vont s’asseoir à une table. La première boit une gorgée, et fait la grimace.

Une - Je ne sais pas si on a fait le bon choix…

Deux - Pour le spectacle ?

Une - Pas pour le vin, en tout cas…

La deuxième trempe à son tour les lèvres dans son verre.

Deux - Ah, oui… Ce n’est pas du Château Margaux…

Une - C’est quoi, cette soirée, au juste ?

Deux - Je n’ai pas très bien compris… (Elle sort un flyer de sa poche) Petits Vers sur le Zinc… C’était à zéro euro sur BilletReduc. Ça doit être une soirée cabaret…

Une - Cabaret ?

Deux - One man show, j’imagine.

Une - En bon français, on devrait dire des seuls en scène.

Deux - Apparemment on est aussi les seules dans la salle.

Une - Petits Verres sur le Zinc… Fais voir… (Elle regarde le flyer) Attends, mais c’est vers, V-E-R-S !

Deux - Ouais, tu as vu ? C’est marqué : le premier vers est offert. C’est dingue, non ? Maintenant, tu vas au spectacle, c’est gratuit, et en plus on te paye un verre. Bientôt, on te donnera un peu d’argent en repartant si tu restes jusqu’au bout…

Une - V-E-R-S ! Pas V-E-R-R-E-S ! Oh, putain ! C’est une soirée poésie !

Deux - Tu déconnes ! (Elle lui reprend le flyer et y jette un nouveau regard) Merde, tu as raison !

Une - Jusqu’à quelles tragiques méprises peut conduire la dyslexie…

Deux - Tu m’étonnes que c’était gratuit…

Transition musicale. Une cliente, arrive. Avant d’entrer, elle tire une dernière bouffée de sa cigarette.

Une - Malheureusement, Il est trop tard pour se barrer.

La cliente écrase sa cigarette, et jette un regard sur la salle avant de déclamer.

La cliente - Au comptoir des fumeurs dissipés,

auprès d'un parisien froissé,

Une blonde, une brune sur le zinc écrasées

du tabac froid racontent encore l'odeur.

Les volutes ne sont plus que vapeurs.

Aux sifflements d'un italien percolateur,

de la main du serveur dans une tasse allongé,

Un grand noir remplace un petit blanc.

Au bar il ne faut plus mégoter.

Reste le goût amer du café.

Les deux femmes assises à la table restent déconcertées.

Deux - Bravo, c’est… Ah, oui, hein ? C’est très original.

Une - Ça change, c’est sûr…

Cliente - Merci…

Deux - Et… vous en connaissez beaucoup, comme ça ?

Cliente - Pas mal.

Une - Ah, merde… Je veux dire super…

Cliente - Vous en voulez un autre ?

Une - Ah ben oui, tiens, pourquoi pas… Mais cette fois, je vais plutôt essayer le Bordeaux, moi.

Cliente - Je voulais dire… un autre poème.

Deux - Ah, oui, bien sûr…

Une - Et comment ! (En aparté) De la poésie… Putain, c’est un traquenard.

Deux - Je crois que c’est le moment de se barrer…

Pendant que les deux femmes s’éclipsent discrètement, la cliente déclame :

 

Cliente - Sur le zinc du comptoir quelques verres oubliés.

Quelques vers à douze pieds m’accompagnent ce soir.

J’ai laissé le brouillard aux dehors endeuillés,

la pipe du condamné à fumer dans le noir.

La cliente se plante devant le comptoir.

Patronne - Qu’est-ce que je lui sers à la petite dame?

Cliente - Je ne sais pas… Je n’ai envie de rien…

Patronne - Rien ? Désolée, on n’a pas ça ici…

Cliente - J’ai juste envie de me jeter sous un train.

Patronne - Ah oui, mais là, vous êtes pas au bon endroit. Vous voyez, je n’ai pas de casquette de chef de gare. Alors si vous voulez rester, il va falloir consommer.

Cliente - Bon ben je vais prendre… une bière. Quand on a des idées suicidaires, une bière, ça me paraît tout à fait approprié, non ?

Patronne - Quoi comme bière ?

Cliente - Une Mort Subite.

Patronne - Je n’ai pas de bière belge.

Cliente - Qu’est-ce que vous avez ?

Patronne - De la pression.

Cliente - Qu’est-ce que vous avez comme pression ?

Patronne - De la pression ordinaire…

Cliente - C’est tout ?

Patronne - Tout à l’heure, vous ne saviez pas quoi prendre, et maintenant vous trouvez qu’il n’y a pas assez de choix ?

Cliente - Une pression ordinaire, ça ira très bien.

Patronne - Ce que les gens viennent chercher ici, ce n’est pas de la bière, vous savez. De la bière, ils en ont chez eux au frigo.

Cliente - Vous avez raison. Ils viennent sûrement chez vous pour trouver un peu de chaleur humaine…

Patronne - Qu'importe le flocon, pourvu qu'on ait l'Everest.

Cliente - Un demi, alors.  Non, deux...

La patronne lui sert ses deux demis.

Patronne - Et voilà… Deux demis…

Cliente - Deux demis. Ça fait un entier... Enfin c’est ce que j’ai appris à l’école…

Patronne - Vous êtes une marrante, vous… Vous attendez quelqu'un ?

Cliente - Si j'attendais ma moitié, j'irai m'asseoir à une de ces tables, et je me referais une beauté. Je ne serais pas là, debout, ébouriffée, à parler toute seule.

Patronne - Merci.

La cliente pousse le deuxième demi vers la patronne.

Cliente - Vous ce n'est pas pareil... (Elles trinquent) Un patron de bistrot, c'est un peu comme un psychanalyste ou un curé. On peut tout lui raconter, mais on ne peut rien lui demander. Surtout pas s'il a un problème avec sa mère ou si ça lui arrive aussi d'avoir des mauvaises pensées...

Patronne - Vous avez un problème avec votre mère ?

Cliente - Ça vous arrive d'avoir des mauvaises pensées ?

Patronne - Ça ne vous regarde pas !

Cliente - Ah, vous voyez bien...

Patronne - Vous êtes venue ici pour chercher les ennuis ?

Cliente - Je suis venue pour chercher l'inspiration.

Patronne - Ah, ouais...?

Cliente - Les poètes vont souvent au bistrot pour chercher l'inspiration. Vous ne saviez pas ?

Patronne (ironique) - Si, si. Tous mes clients sont des poètes.

Cliente - Il paraît que chaque jour, en France, deux bistrots mettent la clef sous la porte. C'était dans le journal de ce matin.

Patronne - Je ne lis pas les journaux.

Cliente - Pourtant, vous en vendez !

Patronne - Je vends aussi des pipes. Et je ne fume pas.

Cliente - Où iront les poètes pour chercher l'inspiration quand tous les bistrots auront été remplacés par des Mac Donald ?

Patronne - Qu’ils aillent au diable.

Cliente - Quand le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain se sera définitivement tu, les derniers Prévert auront disparu.

Patronne - Des prés verts? Dans le coin, à part quelques mauvaises herbes sur le bitume des trottoirs…

Cliente - Non, croyez-moi, quand il n'y aura que des fast food au coin des rues, les poètes n'écriront plus que de la littérature de gare.

Patronne - C’est pour ça que vous voulez vous jeter sous un train ?

Cliente - Ou peut-être parce que j’ai peur de ne pas trouver l’inspiration.

Patronne - Vous croyez vraiment que c'est ici que vous allez trouver quelque chose à raconter ?

Cliente - Si les comptoirs pouvaient parler, ils auraient des tas de choses à dire, non ?

Patronne - Sûr… Mais je ne sais pas qui ça pourrait intéresser.

Cliente - Tenez, c'est dans un café comme celui-là que j'ai appris mes résultats du bac.

Patronne - Sans blague...

Cliente - Le bac, le permis de conduire... Ce sont des étapes, dans la vie, non ? Des rites de passage...

Patronne - Le seul bac que j'ai passé, c'était pour traverser la Loire, et monter à Paris... Et je crois que le seul permis que j'aurai jamais, c'est le permis d'inhumer...

Cliente - Je pourrais toujours raconter ma vie... Ou la vôtre...?

Patronne - On peut être payée pour raconter sa vie ? Tous mes clients font ça gratuitement…

Cliente - Pas très cher...

Patronne - Des cacahuètes?

Cliente - Oui, à peu près.

Patronne - Non, je veux dire... Vous voulez des cacahuètes ? Avec vos deux demis...

La lumière se déplace vers une des deux tables, à laquelle se sont assises deux jeunes filles. Les deux filles regardent à travers la vitrine située côté spectateurs.

Une - Qu'est-ce qu'ils foutent là, tous ces pigeons...?

Deux (ailleurs) - Quoi ?

Une - Les pigeons ! Pourquoi il n'y en a qu'en ville ? (L'autre a l'air préoccupée par tout autre chose) C'est pas vraiment des animaux domestiques. Je veux dire comme des chiens ou des chats. C'est des oiseaux. Ils sont libres, eux, ils ne sont pas en cage, et ils peuvent voler. Ils pourraient se barrer.

Deux - Où veux-tu qu'ils aillent ?

Une - Je ne sais pas, moi. À la campagne. Pourquoi ils ne se barrent pas à la campagne, tous ces pigeons ?

Deux - À la campagne...? Ils n'auraient rien à becqueter...

Une - Ça me donne envie de vomir, de les regarder.

Deux (ailleurs) - Ouais...

Une - Regarde, ils sont coprophiles.

Deux - Hein ?

Une - T'as pas vu ce qu'ils bouffent...?

Deux - Quoi ?

Une - Des crottes de chiens.

Deux (regardant pas très intéressée) - Ah, ouais...

Une - Ce n'est pas ça qu'on appelle un écosystème...?

Deux - Pourquoi ils restent ici à bouffer de la merde, alors qu’à la campagne, ils pourraient bouffer des cerises.

Une - Le temps des cerises, c’est pas toute l’année. (Son portable sonne, elle répond) Ouais... Ouais... Ouais... Ok.

Elle raccroche.

Deux - Alors ?

Une - C'est pas encore affiché...

Deux - Et si on l'avait raté?

Une - Je préfère pas y penser... Pourquoi on l'aurait raté ?

Deux - Je ne sais pas. La peur de gagner. Le cheval de concours qui refuse l'obstacle au dernier moment. Ça arrive aux plus grands champions.

Une - Attends, on n'est pas des bourrins. Et puis le bac, c'est pas un concours. C'est comme le permis de conduire. C'est pas parce qu'il y en a beaucoup qui l'ont que t'as moins de chance de l'avoir.

Deux - Ouais ben justement. Le permis, je l'ai déjà raté deux fois... Pourquoi ça s'appelle comme ça, au fait ?

Une - Le permis ?

Deux - Le bac !

Une - Parce que si on rate le bac, on reste sur le quai, j'imagine...

Deux - Moi, ça me rappelle mes cours de latin. Tu sais, ce fleuve que les morts doivent traverser pour aller aux Champs Élysées. En barque...

Une - Quel rapport ?

Deux - La barque... Le bac... Pour traverser un fleuve...

Une - Ouais, ben moi, c'est si je rate le bac, que je suis morte. Mes parents me tueraient... Ils m'ont foutue dans cette boîte de curés parce qu'il y avait 100% de réussite. Ça leur coûte un SMIC par mois. Si je ne leur en donne pas pour leur fric... Et puis qu'est-ce qu'on irait foutre en barque aux Champs Élysées ? Le Quartier Latin, c'est sur la rive gauche...

Deux - Il y a quand même eu des années où c'était 99%. Ça veut bien dire qu'il y en a un qui le rate de temps en temps. C'est rare, mais ça peut arriver.

Une - Je ne sais pas moi... Le type avait peut-être raté son train... Ou son bac, tiens, si il habitait sur une île.

Deux - Arrête, tu vas nous porter la poisse.

Une - Pourquoi ?

Deux - Nous aussi, on habite sur une île...

Une - Notre-Dame, c'est sur une île ?

Deux - En tout cas, si tu comptais sur la géo pour l'avoir, ton bac, tu ferais bien d'y aller faire brûler un cierge, à Notre-Dame.

Le portable sonne. La première prend l'appel aussitôt.

Une - Ouais... Ouais... Ouais... Ok...

Elle raccroche, avec un visage impassible.

Deux - Alors ?

Une - Ça y est, ils viennent d'afficher les résultats.

Deux (tétanisée) - Et alors ?

Cessant de feindre, la deuxième laisse éclater sa joie.

Une - Et alors, on l'a ! Putain, on l'a, je te dis !

Les deux se tombent dans les bras l'un de l'autre.

Deux - T'aurais pas dû me mener en bateau. J'ai le cœur qui bat à cent à l'heure.

Une - Tu veux dire à la minute, parce que cent pulsations à l'heure, tu serais déjà morte.

Deux - Quelle mention ?

Une - Attends, c'est déjà une bonne nouvelle... Faut pas demander un miracle, non plus. Oh, putain... Il va falloir fêter ça...

Deux - Ouais... En même temps, le bac, tout le monde l'a, maintenant...

Une - Mmm... C'est le début des emmerdes.

Deux - C'est pour ça que ça me rappelle mes cours de latin.

Une - Le latin ?

Deux - Le bac... pour traverser le fleuve et aller en enfer.

Une - Allez, tu peux oublier le prof de latin, maintenant. T'es sûre de ne plus jamais le revoir! Ouah...! J'ai une bouffée de chaleur, tout d'un coup... Ça me donne envie de piquer une tête dans la Seine.

Deux - Moi aussi. Ça me donne envie de me jeter dans la Seine...

Une - La vie est belle ! C'est l'été !

Deux - T'as raison. Allons nous plonger dans le fleuve de l'oubli...

Elles s'en vont. Retour sur le comptoir.

Patronne - Et vous l'avez eu ?

Cliente - Mention passable.

Patronne - Vos parents devaient être contents.

Cliente - En tout cas, ils ne m'ont rien dit.

Patronne - Il y a des gens pas bavards.

Cliente - J'aurais aimé au moins une fois dans ma vie que mes parents me disent qu'ils étaient fiers de moi. Même si ce n'était pas vrai. Pas vous ?

Patronne - Ce que j'aurais aimé, c'est pouvoir dire à mes parents que j'étais fière d'eux...

Cliente - Vous avez des enfants ?

Patronne - Non. Et je ne suis pas sûre qu'ils auraient été fiers de moi...

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