Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Deux frères et deux sœurs qui ne se voient plus guère se retrouvent une dernière fois dans la maison de vacances familiale pour la vendre, après le décès de leur mère. Mais les comptes qu'ils ont à régler ne sont pas seulement financiers...

ISBN 979-10-90908-84-0

Octobre 2016

84 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

Traduction disponible en espagnol.

 

 

 

 

POUR LES PARTICULIERS

ACHAT EN LIGNE

ou auprès de votre libraire

POUR LES LIBRAIRES

VOIR CONDITIONS DE VENTE

remise de 30% et port offert

LIRE LE DÉBUT

Librairie théâtrale acheter livres théâtre en ligne éditions théâtrales comédies auteur contemporain sketchs saynètes éditeur vente en ligne ebook bibliothèque

La salle de séjour d’une maison de vacances, meublée très simplement. Dans le fond, une petite cheminée où ne brûle aucun feu. Pierre, look intellectuel de gauche, arrive de la cuisine avec une casserole d’eau chaude qu’il pose sur la table, à côté d’un pot familial de Nescafé. Pierre explore tous les compartiments d’un meuble à vaisselle. Dans le dernier, il trouve une tasse qu’il pose sur la table. Même manège avec les tiroirs à la recherche d’une petite cuillère. Pierre s’assoit, se sert un café et attaque les quelques Pépitos restant d'un paquet. On entend une sonnerie de portable, off. Pierre sirote son café et termine les biscuits en lisant La Vie Financière. Les gros titres du journal permettent de situer le moment de l'action "Bug de l'An 2000 : les marchés inquiets à l'aube du nouveau millénaire..." Un temps. Jeff arrive, en pyjama rayé, l’air pas réveillé et marchant au radar.

Jeff (bâillant) - Déjà habillé ?

Pierre (continuant à lire sa revue) - J’ai horreur de traîner en pyjama. Il y a de l’eau chaude et du Nes...

Sous l'œil étonné de Pierre, Jeff sort une tasse et une petite cuillère du meuble en ouvrant directement les bons compartiment et tiroir, s’assoit et se sert un café. Il prend le paquet de biscuits, plein d'espoir mais, constatant qu'il est vide, le repose la mine défaite.

Jeff - Il n'y a plus de Pépitos...?

Pierre, qui s'est probablement enfilé tout le paquet, n'a même pas l'air d'avoir des remords.

Pierre - Ben non, tu vois...!

Jeff n'a pas l'air content, mais ne dit rien. Pierre en rajoute.

Pierre - Tu me rappelles maman... Quand on lui disait "Il n'y a plus de chocolat ?", elle nous répondait "Évidemment, quand il y en a vous le mangez...".

Jeff préfère ne pas répondre. Pierre passe à autre chose.

Pierre (soupirant) - Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Avec cet orage...

Jeff - Quel orage ?

Pierre (incrédule) - Ne me dis pas que tu n’as rien entendu ! On aurait dit des coups de canons...

Absence de réaction de Jeff, dont Pierre observe le comportement avec un regard d'ethnologue.

Pierre - Tu es toujours un peu somnambule, toi, non ?

Pour toute réponse, Jeff se met à tourner mécaniquement son café.

 

Pierre - Je me souviens, une fois, on t'avait réveillé à onze heures du soir en te faisant croire que tu n'avais pas entendu le réveil. On t'a laissé prendre ton petit-déjeuner... C'est maman qui t'a rattrapé dehors. Tu partais à l'école en pyjama. Un dimanche du mois d'août...

Jeff commence à siroter son café, sans répondre.

Pierre (revenant au présent) - Je venais à peine de me rendormir, j’ai été réveillé par le camion-poubelle ! Il passe toujours à la même heure... Cinq heures du mat. Quand on avait vingt ans, il ne nous réveillait pas, c'est sûr. On rentrait en même temps que les poubelles...

Jeff - Mmm...

Pierre (étonné) - Alors toi, tu as bien dormi ?

Jeff - Un peu crevé. Ça fait quand même un paquet de kilomètres... quand on est seul à conduire. Pourquoi tu n’as jamais passé ton permis ?

Pierre - Je l’ai passé, mais je l’ai raté.

Jeff - Une fois ! Tu aurais pu insister un peu...

Pierre - Je ne supporte pas les échecs. Je ne devais pas être fait pour conduire, c’est tout. Et puis quand je vois tous ces cons sur la route... Tu as vu hier ? Même toi tu as failli t'énerver ! Prends n’importe quel type, poli, gentil, parfaitement équilibré. Tu lui mets un volant entre les mains, au bout de dix minutes, il insulte tout le monde et il est prêt à se battre avec n’importe qui. Comment tu expliques ça toi ?

Désarçonné par le manque de réaction de son frère, occupé à tourner son café, Pierre se lève et examine les lieux d’un regard circulaire.

Pierre - Rien n’a changé. Il y a au moins quinze ans que je n'étais pas venu ici. Et toi ?

Jeff - Deux ans, avec Catherine et les enfants. Mais jamais en hiver.

Pierre s’approche de la cheminée en soufflant dans ses mains pour les réchauffer.

Pierre - Je comprends pourquoi...

Il s’arrête devant la cheminée sur laquelle trône une grosse boîte d’allumettes, une lampe à acétylène et une photo d’école en noir et blanc colorisée des deux frères en tablier bleu et des deux sœurs en tablier rose.

Pierre - Tu crois qu’elle marche ?

Jeff - On venait toujours au mois d'août... Personne ne s’en est jamais servi...

Pierre - Ça ne veut pas dire qu’elle ne marche pas...

Pierre cherche du regard.

Pierre - On a déjà les allumettes. Il ne manque plus que le bois...

Jeff lui fait signe de laisser tomber. Pierre commence à faire le tour de la pièce, en l’inspectant comme pour un état des lieux.

Pierre - On signe quand, chez le notaire ?

Jeff - À trois heures. Si l’acheteur n’a pas changé d’avis.

Pierre se frotte à nouveau les mains pour les réchauffer.

Pierre - S’il a visité en été, ce n’est pas impossible...

Il jette au passage un regard par la fenêtre.

Pierre - Tu sais qui c’est, ce type ?

Jeff - Quel type ?

Pierre - L’acheteur !

Jeff - Je l’ai eu une fois au téléphone. C’est un parisien. Un kiné, je crois...

Pierre - Il est sympa ?

Jeff - Qu’est-ce que ça change ?

Pierre - Rien...

Un temps.

Pierre (avec une certaine réticence) - Frédérique et Josiane viennent ensemble ?

Jeff - Josiane a pris le train de nuit. Elle devrait arriver ce matin. Frédérique vient de m’appeler de l’aéroport. C’est ça qui m’a réveillé...

Pierre - Elle fera l’aller-retour dans la journée ?

Jeff - Je ne sais pas.

Jeff sirote son café. Pierre, à nouveau devant la cheminée après avoir fait le tour de la pièce, saisit le portrait des quatre enfants.

Pierre - Je ne me souvenais plus de cette photo. Comment elle est arrivée là...?

Jeff - C’est maman qui l’avait apportée, je crois. La dernière fois qu’elle est venue ici avec papa. Juste avant qu'il reparte en Amazonie...

Pierre examine de près la photo avec un sourire mi-ironique mi-amer.

Pierre - C’est drôle, tu as vu ? C’est du noir et blanc colorié au crayon. On faisait ça à l’époque. La photo en couleur, ça devait encore être expérimental.

Jeff - Ça ne nous rajeunit pas...

Pierre - Non. Je me sens comme un vieux film colorisé.

Pierre se concentre cette fois sur le motif et non plus sur le procédé.

Pierre - C’est bizarre de revoir cette photo... Tout est déjà là, non ?

Jeff a du mal à suivre. Il préférerait prendre son café tranquillement et se réveiller en douceur.

Jeff - Là quoi...?

Pierre - Sur cette photo ! On voit déjà ce que chacun de nous allait devenir... Frédérique avec son sourire artificiel. Josiane avec son regard ironique. Toi on dirait que tu t’en fous et moi j’ai un air de chien battu.

Jeff continue de boire son café sans répondre. Apparemment, il est habitué aux réflexions étranges de son frère et n’y prête guère attention.

Pierre - Tu te souviens du moment où elle a été prise?

Jeff - Non.

Pierre - Moi non plus. C’est marrant, je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup de photos de moi enfant pour m’aider à me rappeler.

Jeff - À l’époque, on ne prenait pas autant de photos qu’aujourd’hui.

Pierre - C’est vrai, c’est agaçant cette manie qu’on a maintenant de tout photographier. Tu savais que Jérôme avait filmé l’accouchement de Frédérique au caméscope ? Je ne sais pas s'ils se repassent la cassette souvent le samedi soir... Ils auraient dû filmer aussi le moment de l’accouplement et monter l’ensemble en documentaire. Tu vois, genre La Vie des Animaux... J’adore les reportages animaliers. Les commentaires ont toujours un côté rassurant. Edifiant. Du style "c’est quand même bien fait la nature, on n’a rien inventé", "les gros bouffent les petits, mais c’est pour pas qu’il y en ait de trop", "les plus faibles sont condamnés, c’est triste, mais c’est pour préserver la pureté de la race".

Pierre observe à nouveau la photo.

Pierre - En tout cas, moi j’aurais bien aimé savoir à quoi je ressemblais quand j’étais bébé. Je crois que cette photo est une des plus anciennes que j’ai vues de moi. Je devais déjà avoir au moins cinq ans... (Ironique) Si ça se trouve, les parents m’ont adopté à cet âge-là et ils n’ont jamais osé me le dire. J’ai déjà vu ça dans un téléfilm. Dans ce cas, vous ne seriez pas vraiment mes frère et sœurs...

Un temps.

Jeff - Il me semble qu’un photographe était venu à l’école.

Pierre - On nous avait réunis pour la photo. Tu te rappelles, les classes n’étaient pas encore mixtes. Même à la récré, la cour était divisée en deux par une frontière imaginaire. Les garçons d’un côté en blouse bleue, les filles de l’autre en rose. Avec interdiction absolue de traverser la ligne de démarcation. Sauf pour aller aux toilettes, qui se trouvaient du côté des filles. J’étais amoureux d’une gamine que je ne pouvais voir qu’en passant, en allant pisser. Je devais pisser souvent. Mais je ne lui ai jamais parlé. Je me demande ce qu’elle est devenue. Je ne connais même pas son nom...

Un temps.

Jeff - Ça fait combien de temps que tu n’as pas vu Josiane et Frédérique ?

Pierre repose le portrait.

Pierre - Depuis l’enterrement de maman...  Ça me fait drôle de dire ça. Je n’arrive pas à réaliser qu’elle est morte... C'est pas que ça me rende particulièrement triste, hein ? Mais ça me fait drôle... d'être orphelin.

Jeff - Papa n'est pas mort...

Pierre - Ça on n'en sait rien. On ne l'a pas revu depuis des années. Il n'est même pas venu à l'enterrement de sa femme. Tu crois que si des cannibales l'avaient bouffé, ils nous enverraient un faire-part...?

Partager cet article

Repost 0