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Une farce philosophique.

ISBN 978-2-37705-013-0

Novembre 2016

54 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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La devanture d’une échoppe, avec au milieu la porte d’entrée. D’un côté des cageots de fruits et légumes disposés sur des présentoirs. De l’autre des caisses contenant des livres façon bouquiniste. Près de la porte une balance. Pour l’heure le devant de la scène, qui figure un trottoir, est vide. Arrive Josiane, tirant un chariot à roulettes. Elle se plante devant les primeurs et se met à les inspecter. Elle prend une banane, la tâte et, insatisfaite du résultat de sa palpation, la remet en place. Mauricette arrive à son tour.

Mauricette – Faut pas vous gêner !

Josiane – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Mauricette – Vous tripotez cette banane, et vous la reposez dans le cageot…

Josiane – Et alors ? Moi les bananes, je les aime bien fermes, je n’ai pas le droit ?

Mauricette – Avouez que ce n’est quand même pas très hygiénique pour celles qui passent derrière!

Josiane – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Mauricette – Si vous avez les mains sales…

Josiane – Les mains sales ! (Changeant de ton du tout au tout) Tiens justement je viens de lire le livre…

Mauricette – Quel livre ?

Josiane – La pièce de théâtre ! De Jean-Paul Sartre.

Mauricette – Ah oui… Et alors, qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Josiane – Entre nous, ce n'est pas bien fameux...

Mauricette – Sartre, ça a beaucoup vieilli.

Josiane – On ne devrait pas laisser les philosophes écrire des pièces de théâtre.

Mauricette – Si vous vous voulez mon avis, on ne devrait pas non plus les laisser écrire des traités de philosophie…

Josiane – Est-ce que Socrate a écrit Le Banquet ou La République ?

Mauricette – Pas plus que Dieu n’a écrit l’Ancien Testament ou Jésus-Christ le Nouveau.

Josiane – Depuis Héraclite, on n’a rien inventé…

Mauricette – Mais malheureusement, on a beaucoup écrit.

Josiane – Beaucoup trop !

Mauricette – Les livres de philosophie sont de plus en plus épais, pour un contenu de plus en plus mince.

Josiane – Et de plus en plus fumeux ! Pour allumer le feu, ça va encore, mais pour emballer les légumes… Les feuilles ne sont pas assez larges…

Mauricette – Depuis les grecs, la philosophie va de mal en pis.

Josiane – Un tas de bouquins complètement creux empilés depuis des millénaires dans nos bibliothèques poussiéreuses…

Mauricette – La philosophie est une construction hasardeuse.

Josiane – Si on arrivait à escalader ce château de cartes sans se casser la gueule, on atteindrait sûrement les régions les plus hautes de la stratosphère.

Mauricette – Pour ne pas dire le vide intersidéral.

Josiane – La philosophie est une imposture. Je ne sais plus qui a dit que nous étions des nains juchés sur des épaules de géants…

Mauricette – Bernard de Chartres.

Josiane – C’est ça… Mais ça ne vaut que pour les disciplines scientifiques, qui impliquent une idée de progrès. Or la philosophie n’est pas une science, mais une opinion !

Mauricette – Les philosophes d’aujourd’hui ne sont que des nains juchés sur les épaules de tous les nains qui les ont précédés.

Josiane – Ça me fait penser à ces pyramides humaines que les Catalans montent dans les rues pendant leurs fêtes folkloriques. Les plus grands sont en dessous et les plus petits tout en haut.

Mauricette – Hélas, les pyramides de nains, c’est beaucoup moins esthétique que les pyramides d’Egypte.

Josiane – Et beaucoup moins stable.

Mauricette – Sans compter que tout ce que font les Catalans n’est pas forcément un exemple à suivre.

Josiane – Se monter dessus les uns sur les autres en pleine rue comme ça… Avec les plus jeunes qui grimpent sur les plus vieux… Il faut vraiment être catalans…

Mauricette – Ça peut même être dangereux, ces pyramides des âges…

Josiane – Je crois qu’ils appellent ça des châteaux, en Espagne.

Mauricette – Et les Catalans français, ils font des châteaux aussi ?

Josiane – Oh, je ne crois pas quand même…

Mauricette – En France, ça doit être interdit… Bon alors vous la prenez, cette banane ?

Josiane – Je vais plutôt prendre celle-là, elle est plus verte.

Mauricette – Moi les bananes, je les aime bien mûres.

Josiane – Chacun son goût…

Mauricette se met elle aussi à examiner l’étalage.

Mauricette – Je vais prendre une livre de carottes, moi…

Josiane – C’est pour faire une soupe ou des carottes râpées ?

Mauricette – Je vous en pose des questions, moi ?

Josiane – Vous avez raison, les questions, c’est à Socrate qu’il faut les poser…

Mauricette – Il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses Saints…

Josiane (appelant) – Socrate !

L’épicier apparaît, sortant de son échoppe.

Socrates – Mesdames… Que puis-je faire pour vous ?

Mauricette (lui tendant les carottes) – Tenez, Socrate, vous pouvez me peser ça ?

Josiane – Eh, il ne faut pas vous gêner ! J’étais avant vous, non ?

Mauricette – Je pensais que vous n’aviez pas encore fait votre choix… Vous ne voulez pas les tâter encore un peu, ces bananes ?

Josiane hausse les épaules et tend ses bananes à Socrates.

Josiane – Voilà…

Socrates prend les bananes que lui tend Josiane et les pose sur la balance.

Josiane – Je voulais aussi vous poser une question…

Socrates – Allez-y…

Josiane – Alors… Attendez, je l’ai noté sur ma liste de course… (Elle sort un papier froissé, le déplie laborieusement et le lit) Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Socrates – Et tout ça pour le prix d’une livre de bananes…

Josiane – Vous nous avez toujours dit que toutes les questions se valaient !

Socrates – Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien…

Josiane – Alors ?

Socrates – En réalité, la réponse est très simple.

Mauricette – Vous permettez que j’écoute aussi ?

Josiane – Mais je vous en prie…

Socrates – Lorsqu’une question d’ordre philosophique ne peut à l’évidence trouver aucune réponse, c’est forcément que la question est mal posée.

Josiane – C’est évident…

Socrates – Ou encore que la question a été délibérément formulée de façon à ne rendre possible aucune réponse.

Josiane – Euh… Oui.

Socrates – Tout d’abord pourquoi ?

Mauricette – Pourquoi quoi ?

Socrates – Le pourquoi de la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ».

Mauricette – Ah oui, bien sûr…

Josiane – Eh ! Je vous ai dit que vous pouviez écouter la réponse de Socrates, mais c’est à moi qu’il parle, d’accord ? Ce sont mes bananes après tout, occupez-vous de vos oignons ! Ou de vos carottes…

Socrates – Ça y est ? Je peux continuer ?

Mauricette – Excusez-moi…

Socrates – Donc le pourquoi, dans cette question, pose déjà problème. Il suppose que l’existence du monde devrait absolument avoir une finalité, et qui plus est une finalité humainement concevable parce qu’elle se confondrait avec la finalité propre de l’humanité.

Mauricette – Ce qui à l’évidence est un point de vue très anthropocentrique.

Socrates – L’homme n’est qu’une partie de l’univers, et il est évident que la partie ne peut pas comprendre le tout.

Josiane – Bien sûr…

Socrates (saisissant une orange) – Prenez cette orange, imaginez que ce soit le berceau de l’humanité et que nous en soyons les pépins. Pensez-vous sérieusement que ces pépins pourraient comprendre quelque chose à la façon dont tourne la boutique ?

Josiane – Non, évidemment…

Socrates – Moi-même, qui en suis le patron, je me demande parfois comment elle tourne, cette boutique…

Mauricette – Je ne sais plus qui disait « La Terre est bleue comme une orange »…

Josiane – Quel rapport ? On parle des pépins, là !

Socrates – Plantez ce pépin, il deviendra un oranger qui produira d’autres oranges. Avec quelques manipulations génétiques ou poétiques, vous pourrez toujours faire des oranges bleues. Mais un pépin d’orange ne produira jamais un bananier.

Josiane – Et surtout : un pépin d’orange n’ouvrira jamais un magasin de primeurs.

Socrates – Venons-en maintenant au « rien » inclus dans cette question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Josiane – Tout à fait.

Socrates – Rien est quelque chose qui n’existe pas, nous sommes bien d’accord ?

Josiane – Comment ne pourrait-on pas être d’accord avec ça ?

Socrates – Il en résulte donc que se demander si rien pourrait exister à la place de quelque chose est une contradiction dans les termes.

Mauricette – Ce que les philosophes appellent un sophisme.

Josiane lui lance un regard incendiaire.

Socrates – En réalité, rien est un concept vide de sens. Puisque rien n’existe pas, pourquoi en parler comme d’une possible alternative à quelque chose ?

Josiane – Cela va de soi…

Socrates – Rien est une illusion inventée par ceux qui, comme les tenants de toutes les religions monothéistes, veulent nous faire avaler le mythe de la création.

Josiane – Mythe impliquant l’idée d’un commencement avant lequel il n’y avait rien.

Socrates – Une idée qui, vous l’avouerez, est d’une rare naïveté.

Mauricette – Pourquoi cela ?

Socrates – Mais parce qu’il est évident que si quelque chose existe, ce quelque chose a toujours existé sous une forme ou une autre !

Josiane – Comme dit Lavoisier : « rien ne se perd, ne se crée, tout se transforme ».

Socrates – Vous savez que j’ai pour principe de ne jamais faire de citation…

Mauricette – Comme Socrate.

Josiane – Qui Socrate aurait-il bien pu citer ?

Mauricette – Les présocratiques…

Josiane – Et les présocratiques ?

Mauricette – Personne.

Josiane – Et pourtant, ils ne disaient pas que des conneries !

Socrates – Quant à la notion de commencement elle n’a été inventée par l’homme que pour tenter de mettre l’univers en conformité avec sa propre vision anthropocentrique du monde.

Josiane – Je vois : puisque l’homme naît et meurt, il devrait absolument en être de même pour l’univers.

Socrates – Et pourquoi pas d’ailleurs ! À condition de postuler qu’il n’y a pas de naissances seulement des renaissances, et pas de morts mais seulement des remords.

Mauricette – Que le temps n’est pas linéaire mais circulaire, que le big bang est un mouvement perpétuel, et l’univers un moteur à explosion !

Socrates – Pourquoi entre deux hypothèses choisir systématiquement la moins probable, sous prétexte qu’elle correspond mieux aux limitations de notre pensée mythologique étriquée ?

Josiane – Pour ensuite s’étonner que les questions qu’engendrent cette improbable hypothèse ne peuvent que rester insolubles…

Socrates – Sauf à inventer d’autres mythologies pour expliquer ces mystères, et ainsi de suite. Cette longue errance de la pensée qu’on appelle les religions.

Mauricette – Les philosophies orientales, tout du moins, sont parvenues à éviter cet écueil… Vous êtes donc bouddhiste ?

Socrates – Je le serai peut-être si le bouddhisme n’avait pas réussi lui aussi, à partir d’une conception du monde sans transcendance, à inventer malgré tout cet effroyable système d’oppression qu’est celui des castes.

Josiane – Une autre façon de justifier les privilèges des maîtres, en faisant miroiter à leurs esclaves que dans une autre vie, au lieu d’être la plaie ils seront le couteau. Pour citer Baudelaire…

Mauricette – Lorsqu’il s’agit d’asseoir leur domination sur les masses, les religions ne manquent jamais d’imagination.

Josiane – Hélas, pour la religion comme pour la philosophie, passé les précurseurs parfois sincères, on passe sans transition à la décadence et la récupération.

Mauricette – Et puis les religions ne peuvent pas s’empêcher de verser dans le folklore pour attirer le chaland.

Josiane – Sans parler du fait qu’elles engendrent toujours un art kitch d’un extrême mauvais goût.

Mauricette – Personnellement, pour moi, entre la Chapelle Sixtine et la Grotte de Lascaux, il n’y a pas photo…

Mauricette – Le Catholicisme Romain est à Jésus-Christ ce que le Stalinisme bureaucratique est à Karl Marx.

Josiane – Et le Vatican est son Kremlin.

Socrates – Certains hommes ont toujours trouvé avantage à poser des questions sans réponse...

Mauricette – Justement, à ce propos, je voulais vous demander si…

Josiane – Quand ce sera votre tour, d’accord ?

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