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La crémation de Jean-Luc est prévue à 15h35 précises. Quelques proches assistent à la cérémonie, peu nombreux, car le cher disparu ne laisse pas que de bons souvenirs. Mais un auteur, dit-on, continue à vivre à travers ses œuvres. Et si ces funérailles s’avéraient être sa meilleure comédie ?

ISBN 979-10-90908-77-2

Octobre 2016

58 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

 

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Une salle d’accueil dont les murs sont ornés de posters évoquant l’idée d’une sérénité intemporelle. Décor zen. Urnes de styles divers posées sur une étagère. Musique planante. Arrive Justine, habillée façon futuriste (genre combinaison gris métal). On pourrait se croire dans un magasin de design ou dans l’antre d’une secte. Justine met un peu d’ordre dans la pièce et réarrange des fleurs dans un vase. Son portable sonne. Elle coupe le son de la sono à l’aide d’une télécommande et répond.

Justine – Crématorium de Beaucon-le-Château, à votre service… Monsieur Jean-Luc Ramirez ? Attendez, je consulte mon planning… (Elle tourne les pages d'un agenda.) Oui Madame, je vous le confirme, c’est bien ici qu’aura lieu l’incinération. C’est cela, à 15 heures 35 précises. Très bien Madame… À votre service Madame… À bientôt Madame…

Justine range son portable.

Justine – Jean-Luc Ramirez… Tu parles d’un nom à la con… Enfin… Paix à ses cendres.

Elle sort une petite boîte de sa poche, verse un peu de coke sur la tranche de sa main gauche et sniffe le tout.

Justine – Ouah, ça réveillerait un mort !

Ragaillardie, elle quitte la pièce. Entre Fred, look show biz, un portable dans une main et une rose dans l’autre.

Fred – Non, apparemment je suis le premier, et ça ne m’étonnerait pas que je sois le seul. Vu son immense notoriété en tant qu’auteur, à moins que tous ses créanciers se soient donné rendez-vous ici… Oh, pas dans l’espoir d’être remboursés. Il y a peu de chance qu’il laisse derrière lui autre chose que des ardoises un peu partout. Non, juste pour le plaisir de le voir disparaître une bonne fois pour toutes… Et moi pourquoi je suis là ? Franchement, je commence à me le demander… Un vieux relent d’éducation judéo-chrétienne, j’imagine. On ne laisse pas partir un proche en fumée sans lui dire un dernier adieu. En fait, je voulais surtout vérifier moi aussi que cette fois, il était bien mort. Il a tellement souvent promis de se suicider… J’ai dit promis ? Oui menacé de se suicider, si tu préfères… (Il regarde sa montre) Mais il ne faudrait pas non plus que ça s’éternise, cette histoire. J’ai un TGV dans deux heures à la Gare de Lyon. Ce genre de trucs, ça doit être plié en une demi-heure, non ? Ce n’est pas comme si il y avait une messe, et tout le tralala… Oui, au moins, il nous aura épargné ça… Euh… Sinon, qu’est-ce que je veux dire… Tu as réfléchi à ma proposition de casting pour ta pièce ? Oui, je sais, il n’est pas encore très connu en tant que comédien, mais il est très connu en tant que footballeur. Je suis sûr que c’est une pièce pour lui. Oui, je sais, c’est pour le rôle de Hamlet. Justement ! Déjà quand il était en Équipe de France, ce type avait quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot, tu ne trouves pas ? Ok, tu réfléchis et on se rappelle ? Là j’ai une crémation sur le feu, de toute façon… D’accord, on fait comme ça. Allez je t’embrasse, ma poule…

Il range son portable en soupirant.

Fred – Quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot… Qu’est-ce qu’il ne faut pas raconter comme conneries…

Il examine la pièce avec un air circonspect.

Fred – Oh putain, c’est quoi ça ? Je ne voyais pas ça comme ça, un crématorium. J’espère que je ne me suis pas trompé d’adresse. J’ai l’impression d’être dans la quatrième dimension…

Il saisit une urne de style moderne assez surprenant et d’assez mauvais goût, et l’examine.

Fred – On dirait un pot de chambre dessiné par Philippe Starck... Ou une poubelle de table de chez Ikea... Si c’est pour finir là dedans… Ça ne donne pas envie de se faire incinérer…

Justine revient sans un bruit pendant que Fred lui tourne le dos.

Justine – Bonjour Monsieur.

Surpris, il sursaute et se retourne vers elle en manquant de laisser tomber l’urne.

Fred – Vous m’avez fait peur…

Justine – Monsieur…?

Fred – Bitaudeau.

Justine – Pardon.

Fred – Frédéric Bitaudeau, c’est mon nom.

Justine – Ah oui…

Elle lui reprend l’urne de crainte qu’il ne la casse.

Justine – Zénitude. C’est un modèle de notre toute dernière collection. Il nous est déjà très demandé…

Fred – Ah oui, ça ne m’étonne pas… Donc, vous êtes de la maison, j’imagine…

Justine – Justine... Je peux vous renseigner…

Fred – Oui… C’est-à-dire que… J’ai un ami qui se fait incinérer chez vous et… Je veux dire, il est déjà mort, évidemment… Enfin je suppose… C’est bien un crématorium, ici, non ?

Justine – Tout à fait, Monsieur. Et si je peux me permettre, un des meilleurs de la région.

Fred – Un des meilleurs de… Sans blague… Ne me dites pas que pour les crématoriums aussi, il y a un Guide Michelin, avec un système de notation par étoiles… Ou avec des épis, comme pour les chambres d’hôtes.

Justine – Nous nous efforçons seulement d’offrir le meilleur service possible aux clients qui nous font confiance…

Fred – Remarquez, en ce moment, avec tous ces accidents d’avions en série, on se demande si à partir d’un certain nombre de miles, ils ne devraient pas offrir en promo un cercueil gratuit… Moi-même, je prends l’avion souvent, et je vous avoue que…

Justine (l’interrompant) – Votre cher défunt a fait le bon choix, croyez-moi. Comment s’appelle-t-il ?

Fred – Jean-Luc. Jean-Luc Ramirez. Oui, je sais, on devrait pouvoir faire un procès à ses parents pour vous avoir appelé Jean-Luc. Surtout quand on s’appelle déjà Ramirez… Je lui ai demandé plusieurs fois de prendre un pseudo, mais il n’a jamais voulu. En fait, je me demande si ce n’était pas déjà un pseudo…

Justine – Vous êtes de la famille, j’imagine…

Fred – Je suis son agent. Enfin je veux dire, j’étais… Vous savez qu’à une certaine époque, c’était un auteur de théâtre assez connu… Enfin, autant qu’on puisse être connu en tant qu’auteur de théâtre… Vous le connaissiez de réputation ?

Justine – Je vais très peu au théâtre…

Fred – Malheureusement, plus personne ne va au théâtre. Et il faut bien avouer que Jean-Luc Ramirez n’est sans doute pas complètement étranger à cette baisse générale de fréquentation qui affecte le spectacle vivant… Entre nous, ses pièces étaient très mauvaises. Et selon la formule bien connue : Il n’y a rien de plus dramatique qu’une comédie pas drôle…

Justine – Pour la rose, il ne fallait…

Fred – Ah non ?

Justine – Le faire-part précisait « sans fleurs et sans couronnes »…

Fred – Oui, Jean-Luc était quelqu’un de très modeste… Il avait quelques bonnes raisons de l’être, d’ailleurs… Mais après tout… ce n’est qu’une rose.

Justine – Sa fleur préférée, sans doute.

Fred – Oui… Sans doute… Mais dites-moi, il n’y a pas grand monde.

Justine – Le faire part disait aussi « dans la plus stricte intimité ».

Fred – En tant qu’auteur de théâtre, il n’a fait que des fours. J’ai l’impression que celui-là sera son dernier. J’espère quand même que je ne vais pas être le seul dans la salle. Ça doit quand même être assez flippant, une crémation, non ?

Justine – D’autres personnes vont sûrement arriver, ne vous inquiétez pas. Et puis nous avons encore un peu le temps. La crémation est à 15h35 précises.

 

Fred – Ah oui, en effet, c’est très précis… Enfin, j’imagine que vous êtes obligés d’enchaîner. C’est comme pour les mariages à la mairie. Non, je veux dire... La crémation, c’est un peu comme le mariage à la mairie, par rapport au mariage à l’église. Le résultat est tout aussi définitif, mais la cérémonie dure moins longtemps. Moins longtemps qu’un enterrement à l’église, je veux dire. C’est vrai, c’est incroyable, non ? Quand on voit tous ces couples en train de faire la queue à l’hôtel de ville pour passer devant Monsieur le Maire. Et après, c’est expédié en cinq minutes. Je veux dire… Donc là ça ne va pas durer très longtemps ?

Justine – Vous savez, à présent, votre ami a toute l’éternité devant lui.

Fred – Il a bien de la chance. Moi pas, malheureusement. J’ai une boîte à faire tourner…

Justine – À 15h45 ça devrait être terminé. Nous avons un autre défunt à 15h50.

Fred – Dix minutes, nickel… Très bien, alors je vais attendre…

Justine – Je peux vous proposer un café pour patienter ?

Fred – Merci, ça ira. J’ai déjà pris une ligne de coke. Je plaisante…

Justine – Dans ce cas, je vous abandonne un petit instant. Nous sommes un peu débordés en ce moment. C’est la haute saison…

Fred – Ah oui ? Ah non, je ne savais qu’il y avait des variations saisonnières dans votre activité aussi. Au théâtre, c’est pareil, mais nous c’est le contraire… L’hiver, ça va encore… Mais pour le spectacle vivant, l’été c’est la saison morte…

Justine – Excusez-moi…

Fred – Mais je vous en prie, allez-y... Je ne voudrais pas vous retarder…

Elle sort.

Fred – Plutôt baisable… Pour un croque-mort…

Ne sachant pas quoi faire de sa rose, Fred la place dans une des urnes en exposition. Arrive Alex, habillée de façon plutôt excentrique et l’air survoltée. Elle tient elle aussi une rose à la main.

Alex – Oh mon Dieu ! Ne me dites pas que j’arrive trop tard…

Fred – Trop tard ? C’est à dire que… Monsieur Ramirez est déjà décédé, vous ne le saviez pas ?

Alex – Pour la crémation !

Fred – Ah, pardon ! Non, non, rassurez-vous. Ça commence à 15h35.

Alex – Vous êtes tout seul ?

Fred – Il faut croire que la presse people n’a pas encore eu vent de la disparition de Jean-Luc Ramirez…

 

Alex flanque sa rose avec celle de Fred dans l’urne et regarde sa montre.

Alex – Il y a peut-être encore un moyen d’arrêter ça…

Fred – Arrêter quoi ?

Alex – La crémation de mon frère !

Fred – Ah vous êtes sa sœur… Je ne savais pas qu’il avait une sœur…

Alex – Alexandra Smirnoff, mais on m’appelle Alex.

Fred – Smirnoff ? Et vous êtes apparentée avec…

Alex – Je vous ai dit que c’était mon frère.

Fred – Ah, non, je pensais plutôt à… Smirnoff, c’est une marque de Vodka, non ?

Alex – C’est le nom de mon mari. Il faut croire que nous étions faits l’un pour l’autre… Et vous vous êtes qui ?

Fred – Frédéric Bitaudeau, mais vous pouvez m’appelez Fred.

Alex – Bitaudeau ? Ne me dites pas que pour vous aussi, c’était un nom prédestiné ?

Fred – En ce qui concerne mes relations avec votre frère, j’en arrive parfois à me le demander… Je suis… Enfin, j’étais son agent.

Alex – Je ne savais pas qu’il avait un agent.

Fred – Oui, c’est vrai que c’est assez étonnant qu’un agent ait accepté de s’occuper d’un auteur comme lui, mais qu’est-ce que vous voulez ? Moi non plus, à l’époque, je n’avais pas trop le choix… En tout cas, je vous présente toutes mes condoléances.

Alex – Bon, il faudrait que je vois un responsable d’urgence…

Fred – Je ne suis pas sûr qu’il y ait un service d’urgence dans ce genre d’établissement, vous savez…

Fred fait le tour de la salle d’accueil en essayant différentes portes.

Alex – C’est dingue. Toutes les portes sont fermées à clef.

Fred – Ils n’ont sûrement pas envie que les visiteurs aillent traîner dans l’arrière-cuisine… Ce n’est peut-être pas toujours beau à voir…

Alex – Vous avez vu quelqu’un ?

Fred – Oui j’ai… Une jeune femme, dans une sorte de combinaison spatiale hyper moulante… Elle avait l’air de sortir d’un épisode de Star Trek…

Alex – Je ne vous demande pas comment elle était habillée ! Elle est où maintenant ?

Fred – Je pense qu’elle ne va pas tarder à revenir… Et puis on ne sait jamais. Si elle a des super pouvoirs, elle va peut-être réussir à ressusciter Jean-Luc…

Alex lui lance un regard interloqué.

Fred – Vous avez raison, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment souhaitable… Donc vous êtes contre la crémation… Pour des raisons confessionnelles, peut-être ?

Alex – Non pourquoi ça ?

Fred – Vous disiez que vous vouliez arrêter ça…

Alex – Ah non, mais je m’en fous, moi, de la crémation en général. C’est juste qu’il avait promis de me donner son foie…

Fred – Son foie ?

Alex – Oui enfin… Un morceau… Et quand je dis donner…

Fred – Vous voulez dire vendre, j’imagine ?

Alex – Comment le savez-vous ?

Fred – J’étais son agent, mais il me considérait aussi comme un ami sur qui on peut compter...

Alex – Je vois… Il vous devait quelque chose, à vous aussi...

Fred – Il vous en avait parlé ?

Alex – Non. Mais sinon pourquoi est-ce que vous seriez là ?

Fred – Cela m’embarrasse un peu de vous demander ça, mais… Avant de nous quitter pour… rejoindre sa dernière demeure, votre frère ne vous aurait pas chargée de rembourser tous ses créanciers, par hasard ? Histoire qu’il puisse partir l’âme en paix, je veux dire…

 

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