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Recueil de nouvelles de Jean-Pierre Martinez. À lire, à dire ou à jouer...

ISBN 978-2-37705-008-6

Octobre 2016

80 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 - UN VISAGE FAMILIER

    C'était mon dernier rendez-vous de la journée. Lorsque je l'ai aperçu dans la salle d'attente de mon cabinet, je ne l'ai pas reconnu tout de suite. Il portait des lunettes noires, et une écharpe masquait l'autre moitié de son visage. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'un grand brûlé, tentant de cacher ainsi sa face défigurée. Hélas, dans ma clinique, je reçois tous les jours ce genre de malheureux, auxquels je m'efforce de venir en aide. Je suis chirurgien esthétique. Et je me targue de compter parmi les meilleurs spécialistes de Paris en ce qui concerne les opérations réparatrices du visage. Évidemment, parce qu'il faut bien vivre, je m'occupe aussi de rectifier, d'embellir ou de rajeunir les attributs naturels de patients tout à fait bien portants, mais désireux de mieux coller aux canons de beauté imposés par les magazines. Un créneau infiniment plus lucratif, touchant principalement une cible féminine. À tort ou à raison, les hommes éprouvent beaucoup moins que les femmes le désir de changer de tête. À moins, bien sûr, de circonstances exceptionnelles...

   Ce n'est donc que lorsqu'il s'est assis en face de moi dans mon bureau, et qu'il a ôté lunettes et écharpe, que je l'ai reconnu. Son visage était parfaitement intact, et il m'apparut étrangement familier. Alfred Charlant ! Quelques semaines auparavant, la photo de cet homme, jusque là peu connu du grand public, était à la une de tous les journaux. Ce haut fonctionnaire au passé sulfureux avait été reconnu coupable dans une sombre affaire de détournement de fonds publics à grande échelle. Depuis, il était en fuite, et tout le monde le croyait déjà réfugié sous une fausse identité dans un paradis fiscal peu regardant sur la moralité de ses hôtes, pourvu que leurs comptes en banque soient bien fournis. Apparemment, l'homme, sous le coup d'un mandat d'arrêt européen, n'avait pas osé prendre le risque d'être reconnu à l'aéroport en tentant de quitter le pays. Quand on a un visage aussi médiatique, des faux papiers ne suffisent pas pour espérer passer inaperçu. C'est l'un des quelques inconvénients de la célébrité...

   « Je veux changer de tête » me déclara l'homme sans autre préambule. Même si sa requête ne m'étonna guère, au vu de la situation délicate dans laquelle il se trouvait, il me fallut un instant pour répondre. « Je ne peux pas faire ça, vous le savez bien. Je me rendrais coupable de complicité en vous aidant ainsi à échapper à la police... ». L'homme ne parut pas le moins du monde désarçonné. « Vous allez pourtant le faire » affirma-t-il sans sourciller. Son assurance me glaça le sang. À l'évidence, il ne plaisantait pas. « Et pourquoi vous rendrais-je ce service ? » demandai-je la voix un peu tremblante. « Parce que des amis à moi retiennent votre fils en otage » répondit-il. « Ils ne le libéreront que quand j'aurai quitté le pays. Avec sur mon nouveau passeport, la photo du visage tout neuf que vous allez me sculpter de votre main d'artiste. ». Il esquissa un sourire. « Je vous laisse carte blanche, Docteur. Mais tant qu'à faire, rendez-moi plus beau pour commencer ma nouvelle vie. J'ai toujours rêvé d'avoir une tête de danseur de tango. Je veux être votre chef-d’œuvre... ».

   Je n'avais pas le choix et, après avoir vérifié par téléphone auprès de ma femme que les menaces d'Alfred Charlant n'étaient pas du bluff, je dus m'exécuter dans la nuit même. J'étais un peu pris de court. Généralement, mes patients veulent seulement améliorer quelques détails ça et là, en gommant au passage leurs défauts les plus grossiers. Leur but n'est pas de se réveiller avec un visage entièrement différent, au point que leurs propres mères ne puissent les reconnaître. Il me fallait donc un modèle. Dans la précipitation, c'est en feuilletant une revue en lecture dans la salle d'attente de mon cabinet que je trouvai l'inspiration pour modeler le visage de playboy latin que mon machiavélique client semblait désirer. Je lui présentai la photo découpée dans le magazine et, ayant reçu son approbation, l'opération commença. Elle dura presque toute la nuit, mais au matin, malgré les bandelettes qui cachaient encore le nouveau visage d'Alfred Charlant, je savais que j'avais réalisé mon grand œuvre.

   Après quelques jours de convalescence, un complice lui apporta un faux passeport flambant neuf, garni de la photo de sa nouvelle tête, et Alfred Charlant quitta ma clinique incognito en direction de l'aéroport. « Dès que j'aurai embarqué, quelqu'un vous fera savoir par téléphone à quel endroit vous pourrez retrouver votre fils. ». À sa décharge, je dois reconnaître que l'homme tint parole.

   Quant à la fin de l'histoire, c'est par le numéro suivant de ce même magazine dans lequel j'avais découpé la photo du nouveau visage d'Alfred Charlant, que j'en appris tous les détails. À peine arrivé à sa destination, que j'avais deviné être l'Amérique du Sud, puisqu'il souhaitait avoir un visage de latin lover pour se fondre plus facilement dans la foule, l'homme fut immédiatement appréhendé par la police des frontières. Il s'en étonna. Avec sa nouvelle identité, il était persuadé de passer inaperçu. Il cria donc au quiproquo et, pour tenter de convaincre la police de le laisser partir, il avoua qu'il avait subi une petite opération de chirurgie esthétique. Ce qui, en soit, n'est pas un crime, protesta-t-il en clamant son innocence. De là peut-être venait le fait qu'on le prenait pour quelqu'un d'autre...

   Le policier qui lui passa les menottes mit fin à ses espérances de retraite dorée en lui lançant d'un ton ironique : « Une opération de chirurgie esthétique ! Tiens, on ne me l'avait jamais faite, celle-là... Eh bien la prochaine fois que tu changes de tête, évite de te faire faire le visage d'un narcotrafiquant recherché par toutes les polices d'Amérique... ». Le policier, hilare, se tourna vers ses collègues. « Allez, on l'embarque. C'est Pedro Semprini. Ça fait des années qu'on essaie de mettre la main dessus. Et il espérait nous filer entre les doigts en changeant seulement son nom sur son passeport ».

   Pour garder un souvenir de cette aventure, j'ai soigneusement recollé la photo dans le magazine, à l'endroit où je l'avais découpée. Elle accompagnait un article annonçant la mise à prix de la tête d'un des plus gros trafiquants de drogue de Colombie.

 

2 - LE VIAGER

   Lorsque Marc m'avait montré cette annonce, trouvée dans notre boîte aux lettres, je n'avais pas été très emballée. Acheter une maison en viager, c'était parier sur la mort. Cela ne pourrait que nous apporter des ennuis, je le sentais. Et des ennuis, dans le passé, j'en avais déjà eu mon compte... Sans parler du fait que cette dame pouvait très bien devenir centenaire ! Elle n'était pas si âgée... Marc, mon mari, voyait les choses plus sereinement. En tant que médecin, avait-il prévu au premier coup d'œil que notre propriétaire ne ferait pas de vieux os ?

   Malgré mes réticences, je finis par céder. Une vraie maison en plein Paris, avec un jardin ! C'était un rêve que nous aurions cru inaccessible. Surtout depuis l'envolée des prix de l'immobilier... Le contrat passé avec la propriétaire paraissait avantageux. Elle occuperait deux pièces indépendantes donnant directement sur le jardin, et nous laisserait l'usufruit du reste de la maison. En l'échange d'un petit capital et d'une rente à vie qui, finalement, nous reviendrait moins cher qu'un crédit sur vingt ans ou trente ans...

   Nous n'avions donc aucune raison d'être trop pressés que cette brave dame disparaisse. Même si, à l'évidence, nous ne serions vraiment chez nous qu'après sa mort. Heureusement, Monique, la dame en question, était très discrète. Dès notre emménagement, mon mari devint naturellement son médecin traitant. Elle souffrait, en effet, de divers maux propres à son âge. Mais rien de grave. Apparemment, en tout cas... Pour le reste, nous n'eûmes, hélas, guère le temps de faire sa connaissance. Quelques jours après notre arrivée dans la maison, la femme de ménage la trouva morte dans son lit...

   Ce décès constituait en soi une aubaine d'un strict point de vue financier, puisque nous nous retrouvions, mon mari et moi, en moins d'une semaine, propriétaires d'un bien immobilier exceptionnel pour une bouchée de pain. Mais je n'eus pas le cœur à m'en réjouir. Je me doutais bien que cette bonne affaire ne manquerait pas d'attirer l'attention...

   Ce qui devait arriver arriva. Trois jours après le décès de Monique, nous fûmes convoqués au commissariat pour répondre à quelques questions. Même si j'avais un sinistre pressentiment, je m'efforçais de rester calme. Compte tenu du contexte de cette disparition, ces soupçons étaient parfaitement légitimes.

   Hélas, ce que nous appris l'inspecteur qui nous reçus ne nous rassura guère. L'autopsie venait de révéler que le décès de la vieille dame n'était pas dû à une cause naturelle. Elle avait succombé à une surdose de morphine. Mon mari reconnut sans difficulté avoir été le dernier le médecin traitant de Monique, mais nia lui avoir administré cette injection fatale.

   Les protestations d'innocence de Marc, hélas, furent vaines. Cette vieille dame très digne n'était pas, a priori, une droguée. Il était donc peu probable qu'elle ait succombé à une overdose en s'injectant elle-même de la morphine. On ne voyait pas davantage pourquoi elle se serait suicidée par ce moyen étrange quelques jours après avoir vendu sa maison en viager...

   Son médecin, en revanche, avait pu aisément se procurer de la morphine, et lui en administrer une dose mortelle sous un prétexte quelconque. Une vaccination contre la grippe, par exemple, puisque c'était la saison. Quant à l'erreur médicale, avertit l'inspecteur, elle serait difficile à plaider... puisque le décès fort opportun de cette patiente permettait à son médecin d'échapper à la rente à vie qu'il s'était engagé à lui payer...

   Après le versement d'une lourde caution, je fus libérée sous contrôle judiciaire. Mais Marc resterait incarcéré jusqu'à son procès, qui ne s'annonçait pas sous les meilleures auspices... En attendant le jugement, j'étais autorisée à garder la maison. Ce ne fut pas ce que je fis de mieux. Me retrouver seule dans cette sinistre demeure, cause de mon malheur, précipita ma déchéance. J'en vins moi-même à douter de l'innocence de mon mari. Je tombai dans une profonde dépression et me mis à boire...

   Depuis mon accident, huit ans auparavant, ma santé, surtout psychique, était restée fragile. Ce deuxième revers était en passe de me détruire. Pourquoi le sort s'acharnait-il ainsi contre moi ? À l'époque, au volant de ma voiture, j'avais causé la mort d'un homme... Grâce au talent de mon avocat, j'avais pu échapper à une condamnation. Mais je gardais de ce drame un sentiment de culpabilité...

   Privée de la présence réconfortante de mon mari, je repensai à cet homme que, par mon imprudence, j'avais lui aussi arraché à sa famille, et je décidai d'aller me recueillir sur sa tombe. Je n'y étais allée qu'une fois, à ma sortie de l'hôpital. Pendant le procès, auquel je n'avais pas eu le courage d'assister, j'étais encore en soins intensifs... C'était d'ailleurs à l'hôpital que j'avais fait la connaissance de Marc, encore interne alors, et qui s'était si bien occupé de moi...

   En arrivant au cimetière, je retrouvai facilement l'endroit où était inhumé l'homme à qui j'avais malencontreusement arraché la vie. Il s'agissait d'un tombeau de famille. Je remarquai aussitôt qu'un autre nom avait été très récemment inscrit sur la pierre tombale. L'épouse de ma victime l'avait rejoint dans l'au-delà. Était-elle morte de chagrin, comme je mourrais peut-être moi-même si Marc était condamné à la prison à vie pour un meurtre qu'il n'avait pas commis ?

   Soudain, mon sang se glaça. À coté du nom de cette dame figurait une photo dans un médaillon. Je la reconnus aussitôt. C'était la femme qui nous avait vendu sa maison en viager ! Elle ne s'était pas présentée à nous sous le nom gravé dans le marbre, mais elle avait parfaitement pu reprendre son nom de jeune fille pour brouiller les pistes...

   C'est alors que je compris. J'avais arraché son mari à Monique. Par ce suicide déguisé en meurtre, elle m'enlevait le mien. Elle s'était vengée de moi. Comme elle, j'étais condamnée à vivre seule, comme une veuve, dans cette sinistre maison où elle avait elle-même pleuré l'époux dont je l'avais privée...

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