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BERTRAND T. Les Deux Canards
BERTRAND T. Théâtre sans directeur
BERTRAND T. Triplepatte
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MIRBEAU Le Foyer
RENARD Monsieur Vernet
ROSTAND Les Romanesques
SAND Molière
ZOLA Thérèse Raquin

Cartes sur table de Jean-Pierre Martinez

Il cherche un job même en CDD. Elle cherche un jules en CDI. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer dans ce restaurant. Pour parvenir à leurs fins, ils interprètent tous les deux un rôle de composition. Mais chacun ignore que l’autre ne joue pas cartes sur table…

Ouvrage publié aux Editions La Comédiathèque
ISBN 978-2-37705-036-9 Octobre 2016
46 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

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LIRE LE DÉBUT

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Une salle de restaurant. Une table dressée pour deux, sur laquelle trône un carton « réservé ». La multiplicité des verres et des couverts, ainsi que la longueur et la blancheur de la nappe, dénotent une adresse haut de gamme, même si le décor assez « brut » annonce un lieu plutôt branché.

À une deuxième table un peu plus petite, une femme (mais cela peut aussi être un homme) est assise seule, les yeux dans le vague (le rôle sera interprété par la même comédienne (ou le même comédien) qui jouera Stéphane, grimée pour qu’on ne la reconnaisse pas (lunettes noires, perruque si c’est une femme ou moustache si c’est un homme).

Alex, le serveur (cela peut aussi être une serveuse), arrive d'un pas décidé. Quel que soit son sexe et son âge, Alex incarne, par son costume et son maintien, au moins au début de la pièce, un maître de cérémonie très sophistiqué, à la sexualité ambiguë. Sans regarder la cliente, Alex griffonne déjà quelque chose sur son carnet de commande.

Alex (avec un entrain) – Les moules farcies, ça vous a plu ? C'est la spécialité du chef...

Femme (sinistre) – Moi c'était le plat du jour. Le lapin...

Alex (sans se démonter) – Alors, pour la petite dame, qu'est-ce que ce sera pour terminer ? Un petit dessert ? Un petit café ? L'addition ?

Femme (le regardant avec intensité) – Il n'y a rien de plus déprimant que de manger seule au restaurant...

Alex (pour garder sa contenance, mais un peu perturbé) – Un petit digestif ?

Femme – Surtout pour une femme...

Alex – Marie Brizard ? Cointreau ? Grand-Marnier ?

Femme – Manger dans un grand restaurant, c'est un peu comme faire l'amour, vous comprenez ?

Alex (troublé) – Une liqueur de bonne femme, quoi...

Femme – Techniquement, seule ou à plusieurs, ça se termine à peu près de la même façon. Et pourtant, c'est quand même mieux à deux, non...?

Alex – Une petite tisane...?

Femme – On n'est même pas obligé de parler, hein ? Pas plus au lit qu'à table. Quelques banalités suffisent. Je ne sais pas, moi... Passe-moi le beurre...

Alex – Saveur du Soir ? Nuit Tranquille ?

Femme (pleine de sollicitude) – Vous ne voulez vraiment pas vous asseoir?

Alex – C'est-à-dire que...

Femme – Pour vous non plus, ça ne doit pas être facile. Je me trompe?

Alex – Ma foi...

Femme – Non pas que je méprise votre métier, hein ? Mais repasser les plats, comme ça, et puis repartir. Sans même pouvoir goûter... Vous avez mangé, au moins ?

Alex – Pas encore...

Femme – Vous avez faim?

Alex – Mon Dieu, je...

Femme (lui tendant la panière) – Prenez au moins un morceau de pain.

Alex – Je ne sais pas si...

Femme – Vous avez quand même droit à une minute de pause...

Elle se lève, prend une chaise à la table d’à côté et lui fait signe de s'asseoir. Il s'exécute.

Alex – C'est vrai que... après le coup de feu de midi, j'ai toujours un petit coup de pompe...

Elle se rassied en face de lui.

Femme (souriant) – Voilà, comme ça on est deux.

Il se met à mâcher son pain sec.

Femme – Un peu de beurre? Ça glissera mieux...

Alex – Merci.

Il prend le beurre et commence à tartiner.

Femme – Vous savez ce que me disait ma grand-mère?

Il ne sait visiblement pas.

Femme – L'appétit est le meilleur des condiments.

Il semble pénétré par la haute teneur philosophique de cette réflexion.

Alex – C'est vrai...

Femme – Quand on a faim, une simple tartine...

Alex (soupirant) – Ça me rappelle mon enfance... Les tartines que ma mère me donnait pour le goûter... Avec du beurre salé... Je suis né en Bretagne...

Femme (avenante) – Vous voulez un peu de sel pour mettre dessus?

Elle lui tend la salière. Il hésite puis la prend, et met un peu de sel sur sa tartine. Elle le regarde manger avec un air attendri.

Femme – C'est bon, hein?

Alex – Pour moi, ça vaut le caviar, vous savez...

Femme – C'est ce que j'ai pris en entrée... Le caviar... C'est vrai que c'est salé aussi... Surtout l'addition...

Il sourit et continue à mâcher. Elle le regarde encore un instant avec un air apaisé.

Femme – Ça m'a fait du bien de parler un peu avec vous.

Elle se lève, et lui lance un regard plein de reconnaissance.

Femme – Merci, vraiment...

Elle met son manteau.

Femme (souriant) – La prochaine fois, c'est moi qui vous invite.

Alex – Merci...

Elle s'en va, en lui faisant un petit signe avant de sortir. Il reste assis là, un peu largué, en continuant à mâcher sa tartine tout en rêvassant.

Nicolas arrive, la quarantaine un peu fatiguée, engoncé dans son costume un peu trop petit et sa cravate un peu trop serrée. Il est évident qu’il n’est familier ni de ce genre d’accoutrement ni de ce genre d’endroit, et sa nervosité est visible. Il regarde un peu surpris le serveur assis à table en train de mâchouiller son pain, le regard dans le vague.

Nicolas – Excusez-moi, je… J’ai réservé une table et…

En l’apercevant, Alex sort de sa torpeur, regarde autour de lui, et semble reprendre ses esprits. Il se relève d’un bon et remet symboliquement un peu d’ordre dans sa tenue.

Alex – Parfaitement Monsieur. Bonjour Monsieur. (Lui montrant l’autre table) Voici votre table, Monsieur...

Nicolas – Très bien… Alors je suis le premier…

Alex remet en place la chaise sur laquelle il s’était assis.

Alex – Madame ne va sans doute pas tarder, Monsieur.

Nicolas – Ah non, mais… je n’ai pas rendez-vous avec une femme.

Alex – Comme Monsieur voudra… Notre établissement est gay friendly…

Nicolas – Non, mais je n’ai pas rendez-vous avec un homme non plus… Enfin, si, mais…

Alex – Quoi qu’il en soit, puis-je suggérer à Monsieur notre menu Saint-Valentin ?

Nicolas – Pourquoi ?

Alex – Mais… parce que c’est aujourd’hui la Saint-Valentin.

Nicolas – La Saint-Valentin, c’est aujourd’hui ?

Alex – Je vous laisse réfléchir, n’est-ce pas… Un apéritif ? Ou préférez-vous attendre… votre partenaire.

Nicolas – Je vais attendre, merci.

Alex – Je vous laisse la carte pour vous tenir compagnie.

Alex pose la carte sur la table. Nicolas observe un peu la salle autour de lui. Il croise puis décroise maladroitement les jambes. Pour se donner une contenance, il entreprend de consulter la carte, mais en la prenant, il renverse un verre qu’il rattrape in extremis. Il parcourt la carte.

Alex – Eh ben… C’est peut-être la Saint-Valentin pour les gays, aujourd’hui, mais ce n’est pas les restos du cœur, ici… Aucune entrée à moins de trente euros… Chez mon épicier discount, je fais les courses pour la semaine avec ça… Bon alors le crabe, on va oublier, je ne suis pas très bricoleur… Les escargots, il vaut mieux éviter aussi… Pourquoi dans ce genre de restaurant ils ne servent que des trucs aussi difficile à bouffer ? Ça doit faire partie des épreuves éliminatoires…

Le portable de Nicolas sonne. Il prend l’appel.

Nicolas – Ah, Antoine… Non, non, mais je ne vais pas pouvoir te parler très longtemps, je suis en rendez-vous, là. Euh, non, je suis toujours au chômage. Mais justement, je déjeune avec un type à qui j’ai envoyé mon CV pour un boulot. Je craignais un peu que ce soit lui, d’ailleurs, pour m’annoncer que finalement, il ne pouvait pas venir. Parce que je compte un peu sur lui pour l’addition. Non, pas l’audition. L’addition ! Dis donc, c’est toi qui commences à avoir des problèmes d’audition… Non, ce n’est pas pour un rôle. Comédien, ce n’est plus de notre âge, mon vieux. Faut se rendre à l’évidence. Non, je cherche un vrai boulot. En CDD, tu vois. Congés payés, RTT, mutuelle, chèques vacances, tickets resto… Et surtout vraies feuilles de salaire, que je puisse montrer aux agences immobilières pour trouver un appart à moi. Je squatte chez une copine, là, mais je sens que ça commence à être un peu tendu. Non, non, c’est pour un job dans la pub. Oui, auditeur libre au Cours Florent, ce n’est pas le profil habituel pour ce genre de poste, je sais… C’est bien pour ça que j’ai un peu le trac, figure-toi.

Alex revient pour débarrasser l’autre table, tout en laissant traîner une oreille indiscrète. Léger embarras de Nicolas avant de poursuivre.

Nicolas – Disons que… j’ai un peu up-gradé mon CV. Ils demandaient bac plus six. Et comme moi, ce serait plutôt bac moins une. Non, je dis moins une parce que je ne l’ai pas raté de beaucoup. Alors cette fois, j’ai carrément mis que je sortais d’HEC. Quitte à bidonner, autant y aller à fond, non ? Au moins, j’ai décroché un rendez-vous, on verra bien après… Et puis les diplômes, une fois que tu es embauché, personne ne vérifie, il paraît. Évidemment, je n’ai pas précisé non plus que je pointais au RSA... Eh ben j’ai dit que je travaillais déjà dans une grosse agence parisienne, mais que j’avais envie de me remettre en question, de relever de nouveaux défis et d’être confronté à des challenges plus motivants. Si j’ai déjà travaillé dans la pub ? Écoute, j’ai distribué des prospectus dans les boîtes aux lettres de mon quartier, il y a quelques années… Dans la communication, il suffit d’avoir un peu de baratin, non ? Et pour ça tu me connais, je ne crains personne… Non et puis là, ça a l’air d’être plutôt le genre start-up, tu vois. Une boîte américaine, je crois. L’anglais ? Oh, écoute, je me débrouille un peu… Après tout, qu’est-ce que je risque ? Si on foutait en taule tous les chômeurs qui ont un peu boosté leur CV dans l’espoir de décrocher un job. Au pire, ils me foutent à la porte à la fin de ma période d’essai, et j’aurai toujours mes trois feuilles de salaire. J’ai rendez-vous avec le patron. Va savoir, je vais peut-être voir débarquer Steve Jobs. Lui aussi, il est parti de rien. Pauvre comme Job. Je suis sûr qu’il me donnerait ma chance, lui… Ah, il est mort… Non, je ne savais pas… Et il est mort de quoi ? Ah, merde…

Alex repart.

Nicolas – Bon, je crois qu’il vaudrait quand même mieux que je révise un peu mon curriculum avant qu’il arrive… En fait j’ai envoyé le copier-coller d’un CV que j’ai récupéré sur le site des anciens de l’ESSEC. Oui ou d’HEC, je ne me souviens plus trop des détails… Le resto ? Écoute, c’est lui qui a choisi. Plutôt branché. Genre tu as l’impression de bouffer dans un hangar, mais quand tu vois les prix sur la carte, tu comprends tout de suite que ce n’est pas une cantine pour les chômeurs en fin de droits. Tu savais que c’était la Saint-Valentin pour les gays, aujourd’hui ? Ah, c’est la Saint-Valentin pour tout le monde ? Je ne sais pas pourquoi il m’a filé rencard dans un restaurant gay le jour de la Saint-Valentin… En plus, j’ai les crocs, je n’ai rien bouffé hier soir. J’ai un petit problème de trésorerie ce mois-ci. Enfin, j’imagine quand même que c’est lui qui va régler la note. J’aurai au moins gagné un repas chaud… Bon, il faut vraiment que je te laisse, là… Ok, je te rappelle, je te raconterai… By…

Tout en attaquant le contenu de la panière, Nicolas sort de sa poche un CV froissé et se met à le parcourir.

Nicolas – Voyons voir… Expérience professionnelle… Formation… Ah, oui, c’est là…

Stéphane, blonde, la trentaine, arrive. Elle porte une tenue provocante qui ne lui est pas familière, si l’on en croit la difficulté qu’elle a à marcher avec ses talons hauts. Stéphane peut aussi être un homme travesti. En tout cas, l’ambiguité quant à son sexe doit pouvoir exister. Quoi qu’il en soit, Stéphane porte une perruque. Elle cherche quelqu’un et hésite. Nicolas, ne pensant pas une seconde que Stéphane peut être la personne avec qui il a rendez-vous, l’ignore. Voyant que la table est dressée pour deux, et que Nicolas est seul, Stéphane l’aborde.

Stéphane – Excusez-moi, je crois que c’est avec moi que vous avez rendez-vous… Je suis Stéphane…

Nicolas, estomaqué, et la bouche pleine de pain, met un temps à répondre.

Nicolas – Stéphane… Ah, oui, bien sûr… (Se levant) Nicolas… Mais je vous en prie, asseyez-vous… Je…

Elle s’assied et il se rassied aussi.

Stéphane – Vous avez l’air surpris. Pas déçu, j’espère…

Nicolas – Non, non, c’est-à-dire que… Je ne m’attendais pas à voir arriver une femme.

Stéphane semble surprise elle aussi.

Stéphane – Ah bon ?

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