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Catalogue

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Vendredi 13
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ZOLA Thérèse Raquin

Du pastaga dans le champagne

Gérard et Josiane ont invité pour l’apéro un couple croisé dans un restaurant avec lequel ils ont vaguement sympathisé. Mais depuis tout le monde a eu le temps de dessaouler, et ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas grand chose à partager. La soirée s’annonce longue. À moins que…

Ouvrage publié aux Editions La Comédiathèque
ISBN 978-2-37705-031-4 
Octobre 2016
56 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

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LIRE LE DÉBUT

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Un couple un peu bidochon dans le petit salon d’un appartement glauque. Un canapé crado et une table basse encombrée de vaisselle sale.

Gérard – Ils ne viendront pas.

Josiane semble écouter.

Josiane – Je n’avais jamais remarqué qu’on entendait le métro, d’ici. Tu avais remarqué toi ?

Gérard – Ils ne viendront pas, je te dis !

Josiane – Peut-être qu’avant, il faisait moins de bruit… Quand il était moins vieux…

Gérard – Tu leur as bien donné l’adresse, au moins ?

Josiane – Ou alors c’est moi qui entends mieux en vieillissant… D’habitude, c’est plutôt le contraire…

Gérard (plus fort) – Est-ce que tu leur as donné l’adresse ?

Josiane – Non mais ça ne va pas de crier comme ça, je ne suis pas sourde !

Gérard – Le métro…

Josiane – Oui, je leur ai noté l’adresse. Sur la nappe…

Gérard – Sur la nappe ?

Josiane – Un bout de nappe en papier ! Pour nous aussi, c’est la crise… Tu crois qu’on a encore les moyens de se payer des restos avec des nappes en tissu ?

Gérard – Ou alors, ils ont perdu l’adresse… Le bout de nappe est resté dans une poche, et il est passé à la machine à laver. Ça arrive souvent…

Josiane – Ah oui ? Et comment tu sais ça, toi ? Tu t’en sers souvent de la machine à laver ?

Gérard – Un bout de nappe, ça se perd très facilement.

Josiane tend à nouveau l’oreille.

Josiane – Encore un métro… Peut-être qu’ils sont dedans…

Gérard – On devrait se faire des cartes de visites…

Josiane – Des cartes de visite ?

Gérard – Maintenant, sur internet, pour quelques euros, tu as une centaine de cartes de visite.

Josiane – Qu’est-ce qu’on pourrait bien foutre avec cent cartes de visite ?

Gérard – C’est toujours mieux qu’un bout de nappe en papier…

Josiane – Et à qui on les donnerait tes centaines de cartes de visite ?

Gérard – Je ne sais pas, moi… Aux gens qu’on rencontre…

Josiane – Aux gens qu’on rencontre ? On ne rencontre jamais personne !

Gérard – Ben si, la preuve…

Josiane – Pour nous, une carte de visite tous les dix ans, ça suffirait largement…

Gérard – Ouais ben désolé, les cartes de visites, ça ne se commande pas à l’unité. C’est au minimum une centaine.

Josiane – Enfin… Tu l’as dit toi-même, ils ne viendront pas…

Gérard – Si on leur avait donné une carte de visite au lieu d’un bout de nappe en papier tout graisseux, ils seraient peut-être venus…

Josiane – Ils seraient venus ? Parce qu’on leur aurait donné une carte de visite ?

Gérard – Parce que ce putain de bout de nappe ne serait pas passé à la machine ! Voilà pourquoi ! Une carte de visite, ça se perd moins facilement. C’est cartonné ! Et si jamais ça passe à la machine, avec un peu de chance, ça peut encore rester à peu près lisible.

Josiane – Tu as raison, on va se faire faire des cartes de visite waterproof, lavables en machine. Essaie donc voir de trouver ça sur internet.

Gérard – Bon, de toute façon, ils ne viendront pas…

Josiane – En même temps, il n’est que neuf heures.

Gérard – On avait dit huit heures et demie.

Josiane – « Huit heures et demie - neuf heures », il avait dit ! Je m’en souviens très bien, parce que tu lui avais demandé « huit heures et demie ou neuf heures » ?

Gérard – Et qu’est-ce qu’il avait répondu ?

Josiane – Je crois qu’il a préféré prendre ça pour une blague…

Gérard – En tout cas, il est neuf heures. On a dépassé le haut de la fourchette, et ils ne sont pas là.

Josiane – Le haut de la fourchette… Heureusement qu’en plus, tu ne les as pas invités à bouffer…

Gérard – Ah parce que maintenant, c’est moi qui les ai invités ?

Josiane – Ce n’est pas toi qui les as invités ?

Gérard – J’ai dit que ce serait sympa de se revoir un de ces soirs pour prendre l’apéro… Je n’ai pas dit quel soir ! C’est toi qui aussitôt as proposé une date…

Josiane – Tu ne voulais pas qu’ils viennent ?

Gérard – Si mais…

Josiane – Alors pourquoi tu les as invités pour l’apéro ? Tu les invites, il fallait bien fixer une date ! On aurait eu l’air de quoi, sinon ?

Gérard – J’ai dit ça comme ça, pour être poli.

Josiane – Pour être poli ? Gégé, là, tu commences à m’inquiéter… Tu es sûr que ça va ?

Gérard – Comme on avait un peu sympathisé... Je ne pensais pas qu’ils viendraient, moi…

Josiane – Ben ça tombe bien, tu vois, ils ne sont pas là… D’ailleurs, entre nous, ce n’est pas du tout notre genre, ces gens-là… Je ne sais pas ce qui t’as pris de les inviter à la maison…

Gérard – Ah oui ? Et c’est quoi, notre genre ?

Josiane – Le genre qui n’a pas de carte de visite, parce qu’on n’a rien à mettre dessus ! Voilà ce que c’est, notre genre. Non mais je te demande un peu. Qu’est-ce que tu pourrais bien marquer, sur ta carte de visite ?

Gérard – Quand même, ils auraient pu passer un coup de fil pour se décommander… Ça se fait, non ? Ou alors ils ont aussi perdu notre numéro de téléphone… Tu leur avais donné, notre numéro de téléphone ?

Josiane – Mais oui, ne t’inquiète pas. Je l’ai noté sur ce bout de nappe en papier. Tu sais ? Celui qu’ils ont mis à la machine avec leur petit linge sale.

On sonne à la porte.

Josiane – Ah… La machine était peut-être en panne.

Gérard reste figé.

Gérard – Merde, les voilà, dis donc…

Josiane – Quand on invite des gens, c’est le risque. Ou alors, il ne faut pas les inviter.

Gérard – Bon ben va voir ! C’est peut-être une erreur…

Josiane lance à Gérard un regard furibard et va ouvrir.

Josiane – Ah bonjour Charles !

Charles (off) – Bonjour Josiane ! Mais vous avez l’air surprise de nous voir !

Dorothée (off) – On n’avait pas dit jeudi vers neuf heures ?

Josiane (off) – Si, si… On avait dit huit heures et demie - neuf heures. Mais comme il est neuf heures deux, Gérard pensait que vous ne viendriez plus…

Charles (off) – Ah, ah, ah ! Elle est bonne celle-là !

Josiane (off) – Entrez donc… Gérard ! Ce n’est pas une erreur ! C’est Charles ! Avec sa femme…

Entrent Charles et Dorothée, au look plus classe moyenne que leurs hôtes. Ils se serrent la main.

Gérard – Bonjour, bonjour… Bonjour Dorothée… C’est bien Dorothée, non ?

Charles – Oui, oui, c’est bien elle… C’est vrai qu’elle a pas mal changé depuis la dernière fois qu’on s’est vu la semaine dernière, mais oui, c’est bien Dorothée, ma femme.

Gérard – Non, je voulais dire, c’est bien Dorothée… C’est bien Dorothée votre prénom…

Dorothée – Mais oui, c’est bien Dorothée. Mon mari vous fait marcher…

Charles (tapotant sur l’épaule de sa femme) – C’est bien, Dorothée.

Dorothée – Je suis juste allée chez le coiffeur.

Josiane – Ah oui, dites donc, ça vous va mieux. Hein Gérard, que ça lui va mieux ?

Gérard – Quoi ?

Josiane préfère enchaîner.

Josiane – Je vous préviens, ce sera à la bonne franquette… On n’a rien préparé de spécial…

Dorothée – On avait dit pour l’apéro, non ? Alors pour l’apéro, tant qu’on a de l’apéro !

Charles – Et justement, on vous a apporté une bouteille de mousseux !

Gérard – Ah ben ça tombe bien, on a du sirop de cassis. On va pouvoir faire des kirs royals !

Josiane – Des kirs royaux, Gérard ! Un kir royal, des kirs royaux !

Gérard – Oui bon, d’un côté comme de l’autre, c’est toujours du mousseux avec du cassis, pas vrai ?

Dorothée – Mon mari plaisante. Ce n’est pas du mousseux, c’est du champagne.

Charles – On le prend chez un petit producteur du côté d’Epernay.

Dorothée – Si vous le trouvez bon, on vous donnera l’adresse.

Josiane – Du champagne ! Ah ben alors… Gérard, on ne va pas mettre ton sirop de cassis de chez Auchan dans du champagne millésimé…

Gérard – Il ne vient pas de chez Auchan, il vient de chez Carrefour !

Josiane – Ce n’est pas raisonnable. On vous invite à prendre l’apéritif, et c’est vous qui amenez les munitions. Prenez une chaise, au moins ! Gérard, tu vas chercher les Tuc et les cacahuètes ?

Gérard – On a des Tuc et des cacahuètes ?

Josiane – Évidemment qu’on a des Tuc et des cacahuètes ! Je suis obligée de les planquer, sinon il me bouffe tout en regardant le foot la télé, et après je n’ai plus rien quand on a des invités… Eh ben alors, Gégé, bouge-toi un peu !

Gérard – Je ne sais pas où ils sont, je te dis ! Puisque que c’est toi qui les as planqués…

Josiane – Ah ces bonshommes… On ne peut vraiment rien leur demander… Bon j’y vais. Excusez-moi, je reviens tout de suite. Mettez-vous à l’aise. Faites comme chez vous.

Josiane sort.

Gérard – J’espère qu’ils ne sont pas périmés depuis trop longtemps… On n’a jamais d’invités…

Charles – Ah, ah, ah ! Sacré Gérard ! Au moins, avec vous, on ne s’ennuie pas ! Hein Dorothée ?

Gérard, qui ne plaisantait pas, semble un peu étonné par cette hilarité. Silence embarrassé. Les deux invités jettent un regard sur la pièce plutôt sordide.

Dorothée – Vous êtes bien installés, dites-moi.

Gérard – Ça va. C’est petit mais au moins… Pour nous deux ce n’est pas trop grand...

Dorothée – Et oui…

Charles – Vous avez des enfants, Gérard ?

Gérard – Non… On aurait pu, mais… Non, ça ne s’est pas fait…

Dorothée – Il n’est peut-être pas trop tard…

Gérard – Oh non, maintenant… Non et puis comme je vous disais, on n’a pas la place… Où est-ce qu’on les mettrait ?

Charles – Oui, c’est sûr…

Josiane revient avec un plateau avec des Tuc et des cacahuètes.

Josiane – Et voilà les amuse gueules… Et ben alors, vous n’avez pas encore fait péter le champagne ?

Gérard – Tu n’as pas ramené le cassis ?

Josiane – Gérard… Pas avec du vrai champagne…

Dorothée – Mais si voyons ! Si ça lui fait plaisir… D’ailleurs moi aussi, je vais en prendre un peu, tiens. Pour tenir compagnie à Gérard.

Gérard – Tu vois ? Madame dit qu’elle va en prendre aussi. Je vais chercher le cassis…

Gérard se lève et sort.

Charles – Et puis ce n’est pas non plus… un grand champagne.

Josiane – Ah oui, c’est incroyable, maintenant. Dans les grandes surfaces, on trouve des bouteilles de champagne au prix d’une bouteille de cidre.

Charles – Espérons que celui-ci n’aura pas le même goût…

Josiane – Je ne disais pas ça pour le vôtre, évidemment. Qui vient directement d’Épernay.

Charles – Vous pensez que le champagne d’Auchan vient directement de Normandie ? Je plaisante…

Gérard (off) – Josiane ! Je ne trouve pas le cassis !

Josiane (soupirant) – Ah non, je vous jure… Il me rendra folle… Je reviens tout de suite…

Josiane sort. Le sourire poli de Dorothée se fige aussitôt.

Dorothée – Mon Dieu, Charles, mais qu’est-ce qu’on est venus faire ici ?

Charles – N’exagère pas… C’est vrai qu’ils sont un peu… pittoresques, mais bon… Ils sont bien gentils, non ?

Dorothée – Pittoresque ? C’est Monsieur et Madame Bidochon !

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