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Alban a organisé une petite réception pour honorer les cendres de son grand-père qui vient de disparaître. Mais suite à une erreur des Pompes Funèbres, c’est son propre nom qui figure sur le faire-part...

 

Ouvrage publié aux Editions La Comédiathèque
ISBN 979-10-90908-80-2

Octobre 2016
82 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 11,00 €

 

 

Achat du livre

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LIRE LE DÉBUT

Le séjour d’un loft bobo. Quelques tableaux abstraits sont adossés contre les murs. Alban arrive avec des verres qu’il pose sur une table où est disposé un buffet, comme pour une petite réception. Eva arrive à son tour, vêtue de façon plutôt stricte.

Eva (parlant de sa tenue) – Ça ira, comme ça ?

Alban – Mais oui.

Eva – Je me demandais si ce n’était pas un peu…

Alban – Non, c’est discret... C’est passe-partout…

Eva – C’est la robe que j’avais mise pour le mariage de mon frère.

Alban – Pour l’incinération de mon grand-père, ça devrait aller aussi. Tu crois que ça suffira, les cacahuètes ?

Eva – De toute façon, on n’a pas les moyens de leur servir des petits fours.

Alban – On va essayer d’éviter le mot four aujourd’hui…

Eva – Oui, tu as raison. Où est-ce qu’on va le mettre, au fait ?

Alban – Sur ce petit guéridon, là ? Qu’est-ce que tu en penses ? On n’a qu’à retirer le pot de fleurs…

Eva – Oui, pourquoi pas.

Eva retire le pot de fleurs et le met ailleurs.

Eva – J’ai croisé le propriétaire tout à l’heure, dans l’escalier.

Alban – Tu ne l’as pas invité, j’espère.

Eva – Je lui ai promis qu’on lui paierait les loyers en retard demain matin sans faute.

Alban – Demain ?

Eva – Il fallait bien que je lui dise quelque chose pour le faire patienter.

Alban – Oui, tu as bien fait. Qu’on ait au moins la paix aujourd’hui.

Eva – Mmm… Parce qu’il commence à parler d’expulsion, figure-toi. Je crois même que le mot d’huissier a été prononcé une ou deux fois dans la conversation…

Alban – Demain sera un autre jour.

Eva – Tu vas peut-être enfin réussir à vendre une toile…

Alban – Aujourd’hui ? C’est une crémation, pas un vernissage.

Eva – Je me demande si tu n’as pas raison pour les cacahuètes…

Alban – En même temps, si ça se trouve, personne ne va venir.

Eva – Avec la circulation alternée, en plus…

Alban – Ah oui, dis donc, j’avais oublié ça... Avec un peu de chance, ils auront tous une plaque qui se termine par un numéro pair. Ça leur fera une bonne raison de rester chez eux…

Eva – Ils auraient pu prévenir, tout de même…

Alban – Ils passeront sûrement un petit coup de fil pour les condoléances.

Eva – Je parle de la circulation alternée ! Ils auraient pu nous prévenir un peu à l’avance, on se serait organisé.

Alban – En même temps, une crémation… On n’avait pas trop le choix sur les dates…

Eva – Enfin, c’est pour protéger les plus fragiles… Les enfants, les personnes âgées…

Alban – Va savoir. C’est peut-être ce pic de pollution qui l’a achevé, Pépé…

Eva – Il avait quel âge, déjà ?

Alban – Cent deux ans.

Eva – Ah oui, quand même…

Alban – À cet âge-là, on est plus sensible à la qualité de l’air qu’on respire, forcément.

Eva – C’est clair…

Alban – En tout cas, j’espère que le corbillard aura le bon numéro.

Eva – Le bon numéro ?

Alban – Un numéro pair !

Eva – Ah oui…

Alban – Sans parler de l’incinération.

Eva – Quoi ?

Alban – Ils ont peut-être aussi instauré une incinération alternée, va savoir… Pour échelonner les rejets d’oxyde de carbone dans l’atmosphère…

Eva – Tu ne devrais pas plaisanter avec ça, c’était ton grand-père tout de même.

Alban – Je ne vais pas faire semblant de pleurer, non plus. Je n’ai jamais eu de relations très chaleureuses avec lui de son vivant.

Eva – Va savoir. Tu auras peut-être des relations plus chaleureuses avec ses cendres.

Alban – Allez, on ne va pas se laisser abattre… Tiens, on va boire un coup, ça va nous mettre en train avant que nos invités arrivent.

Eva – S’ils arrivent…

Alban sert deux verres de rouge et en donne un à Eva.

Alban – Moi je dis que passé cent ans, les enterrements, ça devrait être facultatif. On risque trop de faire un bide. La preuve.

Eva – Il faut bien faire son deuil.

Alban – On peut aussi bien faire son deuil des gens de leur vivant.

Eva – Oui, tu as raison, c’est moins triste, remarque.

Alban – Reconnais que cent deux ans, c’est un âge raisonnable pour se décider à mourir…

Eva – Je plains celui qui a acheté sa maison en viager…

Alban – Oh lui, il n’est plus à plaindre. Il est mort il y a dix ans. Son fils aussi, d’ailleurs. C’est son petit-fils qui continuait à payer la rente.

Eva – Quelle santé… J’espère pour toi que ton grand-père t’aura au moins légué ça. Allez, à ta santé !

Ils trinquent.

Alban – À la tienne.

Ils boivent une gorgée.

Eva – Un peu jeune, non ?

Alban – C’est du Beaujolais nouveau. Enfin c’était…

Eva – C’était ?

Alban – Du Beaujolais nouveau qui nous restait de l’année dernière. Ou de celle d’avant, je ne sais plus.

Eva – Ah d’accord. Alors c’est ça, ce petit arrière-goût de vinaigre.

Alban – Le Beaujolais nouveau, ce n’est pas un vin de garde.

Ils sirotent un instant en silence.

Eva – Cent deux ans… Tu te rends compte ? Plus d’un siècle…

Alban – Sacré Pépé. C’est vrai qu’il a toujours réussi à passer entre les gouttes. Il a survécu à deux guerres mondiales. Il a même réussi à avoir la Légion d’Honneur...

Eva – Un héros de guerre ?

Alban – Un résistant de la dernière heure, en tout cas.

Eva – Un collabo ?

Alban – Disons plutôt un homme de compromis. C’était un grand admirateur du Maréchal, mais il a toujours su retourner sa veste au bon moment. La croix gammée d’un côté, la croix de Lorraine de l’autre…

Eva – Qu’est-ce qu’il faisait, exactement ?

Alban – Des affaires… On n’a jamais trop su lesquelles. Je n’ai jamais osé demander à mon père. Et comme il est mort avant lui.

Eva – Si au moins il t’avait laissé un petit héritage. On aurait pu payer les loyers et les factures en retard…

Alban – Jusqu’aux années 80, il avait bien géré l’argent qu’il avait gagné honnêtement au marché noir pendant la guerre. Malheureusement, juste avant de prendre sa retraite, il a eu la mauvaise idée de placer toute sa fortune en actions Eurotunnel.

Eva – Pour rejoindre Londres plus facilement en Eurostar lors de la prochaine guerre, peut-être…

Alban – J’ai dû refuser la succession pour ne pas avoir à payer l’ardoise qu’il a laissée dans sa maison de retraite. Tu sais que c’est plus cher que le Club Med, ces mouroirs ? Non, je te jure, pour être centenaire, aujourd’hui, faut avoir les moyens…

On sonne.

Alban – Ça doit être eux.

Eva – Tu crois ?

Alban – À moins que ce soit le livreur de pizzas. J’ai commandé une Quatre Saisons il y a plus d’une heure, je ne sais pas ce qu’ils font. Le livreur ne doit pas avoir la bonne plaque pour son scooter…

Eva – En tout cas, ça ne te coupe pas l’appétit tout ça…

Alban – On ne va pas se laisser mourir de faim, non plus !

Eva – Je vais ouvrir…

Elle sort.

Eva (off) – Oui, oui, c’est ici, entrez je vous en prie…

Alban – Alors, c’est le four à pizzas qui était tombé en panne ?

Entre Martial, un employé des Pompes Funèbres, suivi par Eva. Il porte une tenue de fonction et tient dans les mains une urne funéraire, en affectant une mine de circonstance. L’urne ressemble à un vase chinois.

Martial – Bonjour Monsieur.

Alban – Oh, pardon, je croyais que c’était… Non visiblement, vous n’êtes pas livreur de pizza… Et comme je n’ai pas commandé chinois…

Martial – Monsieur Delaroche, permettez-moi de vous présenter, au nom des Pompes Funèbres, toutes nos condoléances…

Alban – Merci… Croyez bien que j’y suis très sensible.

Martial – Où dois-je poser les cendres du défunt ?

Alban – Ah oui... (Hésitant) Euh, non, pas sur le buffet, quand même…

Eva – Pas par terre non plus, les gens vont prendre ça pour un porte-parapluie..

Alban (désignant le guéridon) – Mettez ça là, je vous en prie.

Martial pose l’urne sur le guéridon dans un geste très cérémonial, avant de s’incliner légèrement pour rendre hommage au défunt.

Eva – Merci…

Martial – Nous restons à votre entière disposition pour la suite.

Alban – Ne parlez pas de malheur ! J’espère que le prochain décès dans la famille ne sera pas pour tout de suite.

Eva – Vous n’allez pas nous proposer une carte de fidélité au moins ?

Martial – Je faisais allusion à ce que vous envisagez de faire pour les cendres de votre aïeul…

Eva – Bien sûr.

Alban – Nous n’avons pas encore décidé mais…

Martial – Il est toujours possible de les disperser dans un jardin du souvenir, mais nous pouvons aussi vous proposer d’autres formules.

Alban – Merci. Nous allons y réfléchir…

Martial – Bien entendu, il n’y a pas d’urgence. Plus maintenant (Il sort de sa poche une enveloppe) Voici le reliquat des faire-part. Nous avons envoyé les autres aux adresses que vous nous aviez communiquées.

Alban – Merci. Je ne suis pas sûr de pouvoir les réutiliser, mais on ne sait jamais.

Eva – Si c’était des faire-part de mariage, encore. Il arrive qu’on se marie plusieurs fois avec la même personne.

Martial – Hélas, on ne meurt qu’une fois, vous avez raison…

 

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