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Les Naufragés du Costa Mucho

Elle et lui sont dans le même bateau. Elle et lui tombent à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? La vie est un naufrage. L’au-delà, un paradis fiscal.

 

Ouvrage publié aux Editions La Comédiathèque
ISBN 978-2-37705-019-2
Octobre 2016
52 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

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LIRE LE DÉBUT

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Bruit de vagues et de mouettes. À mesure que le bruitage s’estompe, la lumière se fait progressivement sur un îlot. Quelques rochers en fond de scène (avec accès aux coulisses de part et d’autre). Un peu de sable. Deux palmiers malingres. Une bouée de sauvetage marquée Costa Mucho accrochée au tronc d’un des deux palmiers. Quelques objets sont épars sur le rivage (côté scène, la salle figurant l’océan). Ces accessoires, dissimulés derrière des rochers ou enfouis dans le sable, ne deviendront visibles que lorsque les personnages les trouveront. Un homme et une femme en tenues estivales gisent inconscients sur le sol, lui style beauf et elle plus sophistiquée. La sonnerie d’un portable retentit. L’homme se réveille. La sonnerie s’arrête. Il regarde autour de lui, semblant ne pas savoir où il est. Il se lève et fait le tour de l’île, disparaissant un instant (sortant à jardin et rentrant à cour). Toujours aussi désorienté, il aperçoit le portable par terre et le ramasse. Il l’observe un instant avec curiosité puis compose un numéro.

Patrick – Oui Christelle, c’est moi. Écoute... Je viens de me réveiller, là, et... Je ne comprends pas... Je suis sur une sorte de plage... Je ne sais pas si... On avait une escale de prévue ou bien... Mais toi, tu es où ? Bon, rappelle-moi dès que tu as ce message...

Il repose le téléphone et aperçoit la femme, toujours allongée, comme si elle dormait. Il la regarde, intrigué.

Patrick – Excusez-moi, je... (Il hausse le ton) Oh, est-ce que vous m’entendez ? (Elle ne réagit toujours pas, il la secoue) Eh, réveillez-vous ! Ma parole, elle est ivre morte. (Un temps) Ou alors, elle est vraiment morte...

Il jette un nouveau regard étonné autour de lui. Puis il refait le tour de l’île, disparaissant derrière le rocher. Pendant ce temps, la femme reprend conscience et se lève, dans un état second. L’homme revient et tombe nez à nez avec elle. Il sursaute.

Patrick – Oh putain ! Vous m’avez fait peur...

Nathalie – Merci.

Patrick – Vous n’auriez pas vu ma femme, par hasard ?

Nathalie – Votre femme ?

Patrick – Oui, ma femme. Christelle.

La femme à son tour regarde autour d’elle.

Nathalie – Mais on est où, là ?

Patrick – Sur une île, apparemment. Enfin, un îlot, plutôt.

Nathalie – Une île ?

Patrick – Oui. Une île déserte.

Nathalie – Et vous avez vu quelqu’un ?

Patrick – Je vous dis que c’est une île déserte ! À part vous, je n’ai vu personne...

Nathalie – Et qu’est-ce qu’on fait là ?

Patrick – Je comptais un peu sur vous pour me le dire...

Le femme dévisage l’homme un instant.

Nathalie – Mais je vous reconnais, vous...

Patrick – Ah oui ?

Nathalie – Vous aussi, vous étiez sur le Costa Mucho !

Patrick – Je faisais une croisière avec ma femme, pour fêter notre anniversaire de mariage. Enfin, c’était surtout une idée de Christelle, parce que moi, les croisières...

Nathalie – Christelle ! C’est ça, je me souviens... Une grosse, avec un chemisier orange. On était assises juste en face, hier, à la soirée du capitaine.

Patrick – Le thème c’était Halloween, mais elle trouvait que les citrouilles, ça ne l’avantageait pas... Alors elle a eu l’idée de s’habiller en orange...

Nathalie – C’est ça, oui... Le capitaine m’a invitée à danser... Et après, je ne me souviens plus de rien...

Patrick – C’est bizarre, moi non plus...

Nathalie – Comment on est arrivé là ?

Patrick – Aucune idée.. Où est le bateau ?

Nathalie – Il est peut-être de l’autre côté.

Patrick – De l’autre côté ?

Nathalie – De l’autre côté de l’île !

Patrick – J’ai déjà fait le tour deux fois. Et croyez-moi, ça ne prend que le temps de le dire.

Nathalie – Vous pensez qu’on a fait naufrage ?

Patrick – Un naufrage ?

Nathalie – Pourquoi on nous aurait abandonnés volontairement tous les deux sur cet îlot ?

Patrick – Je n’en sais rien.

Nathalie – C’est peut-être un jeu... (Il lui lance un regard perplexe) Une animation. Pour distraire les passagers pendant la traversée.

Patrick – Comme l’Île de la Tentation, vous voulez dire ?

Nathalie – Vous êtes vraiment sûr qu’on est sur une île ?

Patrick – Un bout de rocher entouré d’eau de partout... Comment vous appelez ça, vous ?

Nathalie – Je ne sais pas... C’est peut-être une île seulement à marée haute...

Patrick – Comment ça, à marée haute ?

Nathalie – Comme le Mont-Saint-Michel.

Patrick – Ça ne ressemble pas du tout au Mont-Saint-Michel...

Nathalie – Ça m’est arrivé une fois, du côté de Saint-Malo.

Patrick – Tout à l’heure, c’était le Mont-Saint-Michel...

Nathalie – Ça revient au même. On était allées voir le tombeau de Chateaubriand, avec maman.

Patrick – Au Mont-Saint-Michel ?

Nathalie – À Saint-Malo ! Les Mémoires d’Outre-tombe, vous connaissez quand même ?

Patrick – Vous êtes prof, vous, non ?

Nathalie – Professeur de français, oui. Comment vous savez ça ?

Patrick – Je ne sais pas, une intuition...

Nathalie – Bref, on y était allées à pied, avec maman. C’était une belle promenade. On a fait quelques photos du tombeau de ce grand homme, on s’est promenées un peu. Quand on a voulu rentrer, on s’est rendu compte qu’on était entourées d’eau de partout.

Patrick (la tête ailleurs) – Sans blague...?

Nathalie – On avait oublié la marée ! Il a fallu attendre quatre heures avant de pouvoir retourner sur le continent. Quatre heures, vous vous rendez compte ?

Patrick – Quatre heures ?

Nathalie – Le temps que la mer redescende, et qu’on puisse regagner la côte à pied !

Patrick – Ah oui...

Nathalie – Le pire c’est qu’on reprenait le train le soir même pour rentrer à Paris. Le temps de passer à l’hôtel récupérer les bagages... Quand on est arrivées sur le quai, le chef de gare avait déjà sifflé le départ.

Patrick (ironique) – Quelle aventure...

Nathalie – J’espère qu’on ne va pas devoir attendre quatre heures sur cette île.

Patrick – Pourquoi, vous avez un train à prendre ?

Nathalie – Non, je ne crois pas...

Patrick (énervé) – Un tombeau... Putain, vous allez nous porter la poisse, oui...

Nathalie – Pourquoi vous dites ça ?

Patrick – C’est cet îlot qui sera notre tombeau si personne ne vient nous chercher !

Nathalie – Je vous dis, c’est peut-être qu’à marée haute...

Patrick – Vous commencez à me gonfler avec votre marée !

Nathalie – C’est juste une hypothèse...

Patrick – Oui, ben c’est une hypothèse à la con ! Et puis qu’est-ce qui vous dit qu’on est à marée haute, d’abord ?

Nathalie – Je ne sais pas... J’essaie d’être un peu optimiste...

Patrick – Optimiste ? Ouais... Parce que si on était à marée basse, plutôt... Dans quatre heures, on n’aura plus qu’à monter chacun en haut d’un cocotier...

Nathalie – Ils n’ont pas l’air bien gros...

Patrick – Et puis vous voyez une côte à proximité, vous ?

Nathalie – Non...

Patrick – Si on était sur un îlot, comme le Mont-Saint-Michel, on verrait la côte.

Nathalie – Oui, évidemment...

Patrick – Chateaubriand... Je m’en enfilerais bien un, moi, de Chateaubriand. Bien saignant... Parce que je commence à avoir les crocs... Si encore on avait fait naufrage après le dîner...

Elle le regarde soudain avec suspicion.

Nathalie – Ce n’est pas un coup monté, au moins ?

Patrick – Un coup monté ?

Nathalie – Le coup de la panne, on me l’a déjà fait, mais le coup du naufrage... Je ne me sens pas dans mon état normal... Vous m’avez fait boire, c’est ça ? Vous m’avez droguée !

Patrick – Non mais ça ne va pas bien, non ?

Nathalie – Oui, oh, je connais les hommes...

Patrick – Ça ne se voit pas tellement, si je peux me permettre... D’ailleurs, je ne suis pas sûr que j’aurais été très intéressé, figurez-vous.

Nathalie – Oui, bon, ça va... Ce n’est pas la peine d’être désobligeant, non plus.

Patrick – Et puis je vous rappelle que je suis marié ! Au fait, c’est vrai, ça... Elle est où Christelle ?

La femme se fige soudain.

Nathalie – Maman !

Patrick – Ah non ! Vous n’allez pas appeler votre mère, maintenant !

Nathalie – Maman, elle aussi elle était sur le Costa Mucho !

Patrick – Ah oui...? Ah merde...

Nathalie – Oh mon Dieu ! Vous croyez qu’ils sont tous morts ?

Patrick (ailleurs) – Tous ?

Nathalie – Tous les autres passagers ! Ceux qui étaient avec nous sur le paquebot !

Patrick – Je ne sais rien... Je ne comprends pas...

Un temps.

Nathalie – On est peut-être en Grèce.

Patrick – En Grèce ? Pourquoi en Grèce ? Il y a cinq minutes vous misiez sur le Mont-Saint-Michel.

Nathalie – C’était une croisière en Méditerranée, non ?

Patrick – La Grèce, c’est quand même plus grand que ça.

Nathalie – Il y a beaucoup d’îles, en Grèce. Certaines sont sûrement toutes petites.

Patrick – Remarquez, c’est tellement le foutoir, ici... Ça pourrait être la Grèce...

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