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Préhistoires grotesques de Jean-Pierre Martinez

Dans une possible préhistoire peut-être à venir, Sapionces et Nandertals se côtoient en bonne intelligence. Mais deux espèces humaines, n’est-ce pas au moins une de trop ?

Ouvrage publié aux Editions La Comédiathèque

ISBN 978-2-37705-029-1 Novembre 2016
44 pages ; 18 x 12 cm ; broché. Prix TTC : 9,90 €

 

 

 

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LIRE LE DÉBUT

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Kéa, vêtue d’une peau de bête, est en train de faire des trous, à l’aide d’un silex, dans un objet qu’on distingue mal. Mika arrive, habillée dans le même style, l’air frigorifiée. Elle porte un fagot de bois.

Kéa – Il n’a pas l’air de faire chaud dehors.

Mika – Je me demande si on ne va pas vers une nouvelle période glaciaire.

Kéa – Heureusement que ton homme vient de t’offrir un nouveau manteau de fourrure.

Mika – Je vais faire un peu de feu, ça nous réchauffera.

Kéa lui fait un signe de la tête.

Kéa – Tiens, j’ai ramené des silex.

Mika – De toute façon, il faut que je me mette à ma cuisine…

Kéa – Qu’est-ce que tu nous fais de bon pour midi ?

Mika – Aki est parti à la chasse. Je ne sais pas ce qu’il va nous rapporter…

Kéa – Pas du mammouth, j’espère. Je commence à en avoir un peu marre, pas toi ?

Mika – Le problème avec le mammouth, c’est que quand on en tue un, on est bon pour en manger pendant un mois matin, midi et soir…

Kéa – Ils devraient en faire des petits, ce serait plus pratique.

Mika la regarde un peu interloquée.

Mika – Et toi, ça bricole ? Qu’est-ce que tu fabriques ?

Elle montre le crâne sur lequel elle est en train de travailler.

Kéa – C’est le crâne de Mémé. Je vais faire des trous dedans, et comme ça on pourra s’en servir comme passoire…

Mika – Très bien… (Un temps) Mais c’est qui Mémé ?

Kéa – La mère de papa ! Avant qu’elle se fasse renverser par un troupeau d’aurochs, juste en sortant de la grotte.

Mika – Ah, oui, c’est vrai… Je ne me souvenais plus du tout de ça…

Kéa – Comme ça, on se souviendra de Mémé à chaque fois qu’on se servira de la passoire…

Mika – Tu es trop sentimentale, Kéa…

Kéa – Et avec ses dents, je me suis fait un collier, tu as vu ?

Mika – C’est très joli !

Kéa sourit.

Kéa – Et papa, quand il mourra, on le mangera aussi ?

Mika – Pourquoi on ne le mangerait pas ?

Kéa – Je ne sais pas… Ça me dérange un peu qu’on mange les morts. Surtout quand ils sont de la famille…

Mika – C’est la tradition.

Kéa – Tu as raison… Comme ça ils continuent à faire un peu partie de nous.

Mika – Exactement.

Kéa – Quand quelqu’un meurt, on fait un bon repas en évoquant la mémoire du défunt tout en le mastiquant…

Mika – Et puis ce jour là, au moins, on n’a pas à se casser la tête pour savoir ce qu’on va faire à manger…

Kéa – D’après Zora, ce serait aussi un moyen de s’approprier l’âme de nos chers disparus…

Mika – Oui, ça je t’avoue que j’y crois moyen…

Kéa – D’ailleurs, en y réfléchissant, je me demande si on ne l’a pas déjà mangé, papa…

Mika – Ah oui ?

Kéa – Il y a un an ou deux, je crois…

Ken, le chef du clan, arrive, habillé comme les autres mais avec une parure en plus, genre couvre-chef, signifiant sa fonction.

Ken – Je commence à avoir les crocs, moi. Qu’est-ce qu’on mange ?

Mika – Aki n’est toujours pas revenu de la chasse, Grand Chef…

Ken – Le gibier se fait de plus en plus rare, depuis quelques temps…

Mika – Zora nous avait pourtant promis qu’avec ses peintures au fond de la grotte, ça ferait revenir les mammouths…

Kéa – Et que ça porterait chance à nos chasseurs…

Mika – Pauvre Aki… J’espère qu’il ne lui est rien arrivé…

Kéa – Toi qui disais que j’étais sentimentale…

Mika – Quoi ?

Kéa – Toi aussi tu t’inquiètes pour ton homme quand il tarde à revenir de la chasse… C’est vrai qu’il est à croquer…

Mika – Ne parle pas de malheur, Kéa, je préférerais que ce ne soit pas notre repas de midi…

Ken – Au moins on aurait quelque chose à se mettre sous la dent…

Mika – Bon, ce n’est pas tout ça, mais je ne suis pas en avance, moi…

Mika se baisse pour ramasser son fagot de bois, et le regard de Ken est attiré par sa croupe. Il pose une main sur le postérieur de Mika.

Ken (avec un air entendu) – Je vais t’aider à allumer le feu, Mika, ça m’occupera en attendant...

Mika – Mais Grand Chef… Et Aki ?

Ken – Il est à la chasse, Aki ! Et tu connais le proverbe...

Mika – Non.

Ken – Qui va à la chasse perd sa place !

Mika – Je ne connaissais pas ce proverbe…

Ken – C’est normal, je viens de l’inventer… Même les proverbes, il faut bien que quelqu’un les invente un jour !

Mika – Bon… Alors à tout à l’heure Kéa…

Kéa – C’est ça, va ranimer la flamme…

Ken et Mika sortent. Zora arrive, même look que les autres mais tendance zombie, parée de nombreux grigris.

Kéa (sursautant) – Tu m’as fait peur, Zora… Alors, ça avance ces travaux de peintures ?

Zora – J’ai presque terminé. Vous allez voir, ça va être grandiose !

Kéa – Ça représente quoi ?

Zora – En ce moment, je suis dans ma période animalière. Je peins des scènes de chasse.

Kéa – Tu ferais mieux d’y aller, à la chasse ! Au lieu de barbouiller les parois de la grotte. La peinture, ça ne nourrit pas son homme…

Zora – Vous ne comprendrez jamais rien à l’art rupestre… Je travaille pour la postérité, moi !

Kéa – La postérité… Heureusement qu’on ne va jamais dans cette partie de la caverne. Tu imagines un peu si on recevait du monde ?

Zora – Mais on ne reçoit jamais personne ! C’est bien ça, le problème. Et quand on reçoit quelqu’un pour dîner, en général, c’est lui qui sert de plat de résistance…

Kéa – Oui, ce n’est pas faux.

Zora – Et si on organisait un vernissage ? On pourrait inviter les voisins…

Kéa – Un vernissage ?

Zora – Une petite réception ! Pour montrer mes œuvres…

Kéa – C’est ça… Et pourquoi pas les vendre aussi…

Zora – Ça pourrait prendre de la valeur.

Kéa – Et pour partir avec, les clients devraient emporter toute une paroi de la grotte ! De notre grotte !

Zora – Tu as raison, je me demande si je ne devrais pas changer de support…

Kéa – Tu pourrais peindre sur des crânes ! Au moins tu ne saloperais pas les murs…

Zora – Ah oui, c’est une idée… Je pourrais appeler ça des natures mortes… Il nous reste des crânes ?

Kéa – Il y avait celui de mémé, mais j’en ai fait une passoire…

Aki, le chasseur, arrive, traînant un corps par les pieds.

Kéa – Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

Aki – On va appeler ça un accident de chasse…

Zora  et Kéa se penchent sur le corps.

Zora – Ah oui, quand même… Je pourrais récupérer le crâne…

Kéa – Ce n’est pas quelqu’un de chez nous, ça.

Zora – C’est un Nandertal… Le Chef ne va pas être content…

Kéa – Comment tu as fait ça ?

Aki – Je l’ai pris pour un grand singe…

Zora – C’est vrai qu’il y a un air de famille, mais bon…

Kéa – Qu’est-ce qu’elle tient dans la main ?

Aki – C’est un panier de champignons...

Ken revient en remettant un peu d’ordre dans ses vêtements, suivi de près par Mika, un peu ébouriffée.

Ken – Qu’est-ce qui se passe ?

Aki reste interloqué devant la tenue débraillée de Ken et Mika.

Aki – Je serais en droit de vous poser la même question…

Ken – Oui, mais c’est moi qui ai demandé le premier.

Zora – Il y a un os, Grand Chef…

Kéa – Il a pris un Nandertal pour un singe…

Rac arrive. Il a une allure guerrière et porte à la ceinture une hache.

Rac – Pourquoi, ce n’est pas des singes, les Nandertals ?

Zora – Pas tout à fait quand même…

Ken (se penchant sur le cadavre) – Oh non putain, Aki, tu n’as pas fait ça ?

Aki – Ben de loin… Ce n’est pas toujours évident.

Ken – Comme si on n’avait pas assez de soucis comme ça en ce moment.

Rac – Tu as raison, Aki, il faut leur foutre sur la gueule à ces macaques.

Ken – C’est peut-être des macaques, mais ils ne vont pas être contents qu’on ait estourbi un des leurs. C’est humain…

Rac – Mais ce n’est pas des humains !

Ken – Je m’en méfie de ces Nandertals…

Rac – On n’a qu’à les attaquer en premier ! C’est une bande de dégénérés, de toute façon !

Ken l’empoigne par la fourrure et le fusille du regard.

Ken – Tu vas la fermer, oui ? Je n’arrive pas à me concentrer !

Rac – Pardon, Chef…

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